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Épuisement total, écœurement face à un système en perte de sens…  et si le burnout était la pathologie typique d’une civilisation sur le déclin? Les effondrements font partie des cycles de l’Histoire et permettent l’émergence de nouvelles civilisations dites « renaissantes ». Une source d’inspiration pour éviter de tomber dans le piège du burnout!

Par Fernand Figares, Directeur de Nouvelle Acropole Belgique.

Le burnout, maladie d’une civilisation qui s’effondre

Une réflexion philosophique sur le burnout peut être utile dans la mesure où cette maladie est parfois considérée comme une pathologie de civilisation[1]. Je dirais en effet que cette dépression extrême et « professionnelle » reflète assez bien tous les maux d’une société en déroute qui se dirige vers sa fin.

Outre la brève analyse que je peux faire sur ce sujet, il est évident qu’il s’agit d’une maladie de notre époque et qu’elle disparaîtra lorsque les valeurs humaines reprendront la place qu’elles méritent dans notre monde.

Le syndrome d’épuisement professionnel, communément désigné par l’anglicisme « burnout », n’est pas seulement une forte dépression. Il semble avoir la particularité de se déclencher toujours dans un environnement professionnel ou dans une activité associative à forte implication. Les personnes qui en souffrent sont toujours fortement engagées dans leurs fonctions et leurs responsabilités. En outre, il semble également prouvé que les personnes victimes de burnout sont toujours d’un perfectionnisme extrême.

On dit souvent que le burnout est « une affaire qui se passe dans la tête ». Du point de vue strictement médical, il est vrai que le burnout produit une valse hormonale frénétique avec (entre autre) l’hyper sécrétion de cortisol qui endommage les neurones de l’hippocampe (zone responsable de la mémoire et de la concentration) et du cortex préfrontal (prévoyance et prévision de changement, planning et prise de décisions), sans oublier les conséquences sur la digestion et le système immunitaire, le pancréas et le foie. Certains médecins mettent en avant une augmentation du risque de cancer, de maladies cardiaques, cérébrales, etc.

Christina Maslach[2] décrit les trois dimensions composant le burnout : l’épuisement émotionnel, la dépersonnalisation et le sentiment d’inefficacité. Elle évoque le fait que le genre féminin est particulièrement sensible à ces dimensions. Les femmes sont toujours en quête d’expression des valeurs de la féminité et «  s’épuisent à répondre aux standards du travail, strictement masculins ». Alors, il ne reste que la perfection pour essayer de répondre aux exigences contre-nature auxquelles elles sont contraintes.

Herbert J. Freudenberger écrit : « En tant que psychanalyste et praticien, je me suis rendu compte que les gens sont parfois victimes d’incendie, tout comme les immeubles. Sous la tension produite par la vie dans notre monde complexe, leurs ressources internes en viennent à se consumer comme sous l’action des flammes, ne laissant qu’un vide immense à l’intérieur, même si l’enveloppe externe semble plus ou moins intacte.»[3].

Il est intéressant de souligner que les premières études sur le burnout se sont révélées dans la sphère du monde soignant et éducatif. Ce n’est sans doute pas un hasard puisque ces métiers ont une composante humaniste qui s’adapte très mal avec la société technocrate, utilitaire et matérialiste actuelle[4].

Dans ce contexte, il est extrêmement difficile d’être reconnu car les valeurs humanistes sont totalement ignorées dans le milieu professionnel actuel et on sait que la reconnaissance et l’estime de soi sont des besoins fondamentaux de l’individu (pyramide de Maslow). La frustration que cela engendre est probablement une des causes les plus importantes du burnout.

J’adhère à l’idée que le burnout est une pathologie de civilisation parce que j’adhère à l’idée que nous nous approchons de l’effondrement de la civilisation occidentale et que le fait de vivre la fin d’un monde met en cause de manière radicale le système de valeurs de ce monde, en l’occurrence, le nôtre. Continuer à marcher et à vivre dans ce monde est une entreprise sans trop de sens et pour des personnes sensibles la tâche s’avère compliquée.

Au sujet de l’effondrement de notre civilisation, je vous propose l’excellent article paru dans la revue Acropolis[5] où les auteurs – Pablo Servigne et Raphaël Stevens – développent ce sujet important. Les termes de crise, catastrophe, transition, mutation, sont devenus quotidiens dans nos conversations pour qualifier notre monde. Selon les auteurs, nous sommes en train d’assister à l’effondrement de notre société thermo-industrielle.

Se réapproprier les pensées des époques renaissantes

En ce qui me concerne, il ne s’agit pas d’être défaitiste ou pessimiste mais il semble nécessaire de faire le travail de deuil de notre système pour pouvoir se reconnecter à soi-même, aux autres, à la Nature et pourquoi pas à Dieu (dans le sens de valeur métaphysique et transcendantale).

Depuis la fin des années 50, le philosophe Jorge A. Livraga a constitué des groupes de réflexion qui ont abouti à la fondation de Nouvelle Acropole dont l’objectif est de parvenir à définir les fondements d’une nouvelle civilisation. Pour J.A. Livraga, la civilisation occidentale s’est vidée de son énergie culturelle et progresse vers sa fin. Voici soixante ans qu’il a tiré la sonnette d’alarme sur la fin des idéologies, des modèles de société issus du XIXesiècle, du capitalisme et du communisme soviétique qui ont géré le monde occidental moderne.

Une nouvelle mentalité s’impose, comme l’anthropologie du sacré nous l’apprend : les nouvelles générations qui suivent la fin d’un monde, la fin d’une civilisation, doivent construire une nouvelle mentalité avant de s’attaquer à la construction de la nouvelle civilisation qui en découlera.

Une mentalité est une grille d’interprétation du monde, une « cosmovision ». Pour la construire, il faut commencer par étudier les mentalités, les visions du monde qui nous ont précédés. Pour Nouvelle Acropole, c’est une question philosophique, ou plutôt une question de philosophie de l’histoire. Nous devons commencer par apprendre des expériences humaines qui nous ont précédées et qui se trouvaient dans les mêmes circonstances que les nôtres : celles du passage d’un monde mourant vers un monde nouveau.

A Nouvelle Acropole, nous pensons qu’il est nécessaire et logique d’étudier les idées, les cosmovisions des « mentalités de renaissance », des mentalités de ces hommes qui ont bâti des nouveaux mondes à partir des cendres de mondes mourants.

Une mentalité, une cosmovision n’est jamais exclusivement rationnelle. Pour nous, ainsi que pour l’anthropologie du sacré – dont le chef de file incontesté est Mircea Eliade – l’homme est avant tout un « homo symbolicus », c’est-à-dire un homme qui se définit d’abord par sa capacité à « imaginer » et pas seulement à raisonner.

Si nous voulons avancer vers l’avenir, il faudra construire l’imaginaire de cet avenir. C’est ce que tous les hommes de toutes les époques ont fait pour relancer l’histoire après l’effondrement de leur civilisation.

Les hommes de l’aurore

Mon but n’est certainement pas d’être alarmiste : je ne pense pas que la fin d’un monde soit quelque chose de sinistre, surtout lorsqu’on prend pour modèle la Nature, ses cycles et ses catastrophes. Notre planète a déjà subi des périodes d’extinction massive de la vie, au cours desquelles 65% à 95% des espèces ont complètement disparu de la surface de notre globe ! Plus encore, si ces crises biologiques majeures ne s’étaient pas produites, notre planète aurait disparu, elle-même, depuis longtemps. En d’autres termes, la mort et la disparition de la vie sont indispensables pour que l’évolution permette l’éclosion de la diversité de nouvelles formes de vie. C’est ainsi que l’évolution fonctionne.

Par analogie, la mort et la renaissance des civilisations ont permis le progrès de l’humanité. La modernité a été possible parce les civilisations qui nous ont précédées ont existé, puis ont disparu. Le cycle de mort et de renaissance fait partie intégrante des lois du vivant.

Revenons sur l’imaginaire et sur la dernière fois où l’Europe a connu une renaissance, une reconstruction de mentalité, pour apprendre comment les hommes ont fait pour dépasser le traumatisme de la fin d’un monde, dans notre cas celle du monde médiéval. La preuve qu’ils ont véritablement dépassé cet énorme traumatisme est qu’ils ont pu reconstruire un nouveau monde, celui de la Renaissance, dont les traces magnifiques s’admirent en Italie et partout en Europe.

D’autre part, tous ceux qui souffrent d’un burnout pourraient le dépasser dans la mesure où ils renonceraient à leur lutte acharnée contre un système qui finira par s’écrouler de lui-même. S’ils s’entouraient d’hommes et de femmes nourris d’une mentalité de renaissance au lieu de s’isoler, ils pourraient devenir plus forts et avancer vers un futur certes difficile mais beaucoup plus beau et humain.

Jorge A. Livraga s’est rendu compte très vite que la Renaissance a été possible parce que les philosophes précurseurs de cette révolution culturelle ont étudié des moments « charnières » de l’histoire, moments de passage entre les civilisations, s’inspirant ainsi des hommes qui se sont trouvés devant les mêmes paradigmes : vivre la mort d’une civilisation et vouloir s’avancer vers l’horizon d’un monde nouveau et meilleur.

Qui étaient donc ces bâtisseurs, ces hommes de la Renaissance ? Nous les appelons les hommes de la Tradition. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les hommes de la Tradition ne sont pas des hommes du passé ou des nostalgiques d’autres temps. Bien au contraire ! L’Anthropologie du Sacré les appelle « les hommes de l’aurore » car ils ont la faculté d’imaginer la lumière au cœur des ténèbres. Ils sont capables de sortir de la caverne parce qu’ils sont capables d’imaginer le soleil qui brille hors de celle-ci. Ils sont capables d’extraire de leur imagination les forces héroïques nécessaires pour naviguer dans l’obscurité et la tempête d’un monde en désarroi et pour continuer à fendre les flots furieux vers les terres promises.

Soulignons pour terminer que l’homme de la Tradition est avant tout un homme du sacré, sacré qui englobe rationnel et imaginaire, rationnel et monde des mythes, symboles et rituels, les trois composantes de base de l’Anthropologie du Sacré.

[1]Pascal Chabot, Global Burn-out, Paris, Presses universitaires de France,

[2]Christina Maslach, Michael Leiter, Burn-out. Le syndrome d’épuisement professionnel, Paris, Les Arènes, 2011

[3]Herbert J. Freudenberger, L’épuisement professionnel: la brûlure interne, Ed. Gaëtan Morin, 1987

[4]Dejours Christophe, Travail vivant. Paris, Payot, 2009.

[5]Revue de Nouvelle Acropole n° 274 Ed. Mai 2016 – http://www.revue-acropolis.fr

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