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Par Fernand Figares

I. Notes biographiques sur HPB1

HPB est née à Ekaterinoslav (Dniepropetrovsk), en Ukraine, le 31 Juillet 1831. De famille noble, sa mère, Helena Fadéeff était parente du Tsar et sa grand-mère était la princesse Hélène Dolgorouki.

À dix-sept ans, elle se voit contrainte d’épouser un noble, Nicephore Blavatsky, qui ne lui donna que son nom puisque, trois mois après le mariage, elle s’échappe à cheval du palais conjugal et commence sa prodigieuse aventure. Sa première étape la conduit à Constantinople où il est probable qu’elle ait un contact avec le Soufisme. Accompagnée d’une comtesse russe, elle part vers Alexandrie, attirée par l’aura des mystères qui entoure l’Egypte. Nous savons par A. P. Sinnett et le colonel Olcott  que HPB entre en relation avec la Fraternité Hermétique de Louxor et un personnage singulier, Paulos Metamon, mage copte reconnu et qui deviendra l’un des instructeurs de HPB des années plus tard.

La culture et la langue française irriguent tous les salons russes de l’époque et HPB choisit Paris comme étape indispensable de son extraordinaire voyage à travers le monde. Cette ville est à l’avant-garde des courants ésotériques historiques comme les Francs-maçons, les « Cagliostro », les « Mesmer », sans lesquels il serait difficile de concevoir l’identité intellectuelle des grands poètes tels que Nerval, Sand, Rimbaud, Balzac, Baudelaire et Victor Hugo. HPB fréquente ces cercles et certains de ces personnages. Alan Kardec et le spiritualisme montant complètent la scène française où HPB exerce son influence.

Londres prépare l’Exposition Universelle de 1851. HPB s’y trouve et lors d’une promenade elle reconnaît – hébétée – dans un prince Rajput, la figure du «protecteur» qui l’a accompagnée en rêve, tout au long de son enfance. Blavatsky raconte sobrement l’épisode dans une lettre à Sinnett2: «J’ai toujours vu mon Maître dans mes visions depuis l’enfance. L’année de la première ambassade du Népal à Londres, je l’ai vu et reconnu, il a quitté le cortège  pour me saluer et me proposer une réunion à Hyde Park ».

Il est probable que lors de cette première rencontre, le Maître Morya lui propose une collaboration dans le travail de propagation de certains aspects de la Doctrine Occulte orientale et peut-être les prémisses de la future  Société Théosophique. HPB vient de fêter  son vingtième anniversaire.

Helena décide de passer un peu de temps en Amérique bien que l’Inde et le Tibet l’attirent de manière inexorable. Au Québec, elle fait des recherches sur les traditions des squaws et des « medicine men ». Après un court séjour à la Nouvelle Orléans où elle étudie le Voodoo, qu’elle rejettera par la suite, elle poursuit vers le Mexique et visite les vestiges de ses grandes civilisations disparues. Au cours de l’année 1852, elle parcourt également la Vallée Sacrée du Pérou avec ses ruines oubliées sur les sommets de la Cordillère andine.

Plus tard dans l’année, elle embarque pour les Antilles et tout au long de 1853, elle voyage à travers l’Inde, Singapour et Java après avoir essayé en vain d’atteindre le Tibet qui était le but de ce premier voyage en Orient. Elle rentre quelques mois à Londres et en 1854, elle part une fois de plus aux États-Unis où elle se joint à une caravane qui l’emmène au Far West. Il est probable qu’elle se rende une deuxième fois dans certains pays d’Amérique du Sud.

HPB délaisse alors les pays occidentaux pour un nouveau périple à travers l’Inde, le Cachemire, le Ladakh, la Birmanie et une brève incursion au Tibet, pendant laquelle le petit groupe qui l’accompagne se perd dans les méandres glacés et désertiques du Toit du Monde. Il semble que des cavaliers soient venus à leur secours et qu’ils aient été les membres de la suite d’un lama de haut niveau, le lama Djwal Kool, ami et disciple du maître Kout Hou Mi  Lal Singh.  Ces deux personnages deviendront, avec Morya, les protagonistes principaux de l’œuvre publique que HPB va entreprendre quelques années plus tard.

De 1855 à 1857, sur base de témoignages directs d’Helena3, nous savons qu’elle visite des endroits légendaires comme Islamabad, Vârânasî, Agra, Delhi, le Rajasthan,… et enfin Lahore, capitale du Pendjab.

De retour en Europe, HPB passe quelques mois en Allemagne et en France où il est probable qu’elle collabore à la décoration des appartements privés de l’impératrice Eugénie, épouse de Napoléon III, et ce pour des raisons purement économiques. HPB a des talents artistiques incontestables, notamment pour le dessin.

Comme l’âme de notre infatigable voyageuse est toujours attachée à sa patrie russe, une nuit de pleine lune, la veille de Noël 1858, Helena arrive à la maison de sa sœur Vera sans la prévenir. Ce sera le début d’une étape familiale singulière pendant laquelle HPB est contrainte de montrer certains de ses talents de medium. La maîtrise des pouvoirs psychiques et paranormaux qui lui sont attribués sont reconnus par de nombreux témoignages.  Sa réputation dans ce domaine a circulé dans tous les milieux intellectuels européens de l’époque.

Helena passe par une longue période de formation à Tbilissi, capitale de la Géorgie, et à Odessa. Nous sommes en 1861, année de la révolution paysanne russe qui conduit à l’émancipation des serfs et annonce le « début de la fin » du monde aristocratique auquel appartient Helena.

Helena voyage à travers toute la Russie, surtout dans la région du Caucase, pendant plusieurs années. De là, elle part vers les Balkans, la Syrie, l’Egypte, l’Italie et la Grèce. Signalons qu’au cours de cette période, elle retrouve le Maître Hilarion Smerdi qu’elle a connu en 1860.  Il est membre de la Fraternité Hermétique de Louxor.  Il va l’accompagner au Tibet à la fin de 1865. HPB est très discrète sur ce séjour tibétain qu’elle passe en compagnie de Morya et de Kout Hou Mi, alter ego de son maître, les deux grandes figures du mouvement théosophique.

Nous savons qu’à la fin de 1867, Helena est à nouveau en Italie, sous la bannière de Garibaldi qui livre bataille contre la papauté sur les hauteurs de Mentana. Un peu plus tard, elle retourne au Tibet où elle restera deux ans : elle y reçoit des instructions précises sur le lancement d’un mouvement international.

En 1871, elle séjourne à Alexandrie où elle essaie, sans réussir,  de fonder une société pour l’étude des phénomènes spirites. En Octobre 1874, HPB rencontre pour la première fois le colonel Henry Steel Olcott avec lequel, un an plus tard, elle met en œuvre la mission qu’elle a reçue de ses Maîtres orientaux : fonder la Société Théosophique.

Voici ce que nous dit Conan Doyle4 à propos d’Olcott, le fidèle compagnon d’HPB dans l’aventure théosophique: « (…) homme d’esprit clair et avec des capacités hors du commun, avec un sens élevé de l’honneur … loyal avant tout, désintéressé et doté de ce courage moral qui honore la vérité et la suit même si ses prédicats sont contraires à celles que l’on a envisagé au préalable… »5.

Le 7 Septembre 1875, dans sa maison du 46 Irving Place (New York), Helena reçoit un groupe de chercheurs intéressés par le « canon de proportion» utilisé par les anciens architectes égyptiens …

Au cours de cette soirée mémorable, Olcott propose à HPB « de créer une Société pour de telles études».  A l’unanimité, William Q. Juge, avocat de HPB et l’un de ses plus fidèles admirateurs, propose Olcott en tant que président. Toutes les personnes présentes sont invitées le lendemain pour officialiser la Société et pour définir les grandes lignes de ses objectifs qui ont évolué au cours des premières années de son existence jusqu’à ce qu’ils soient rédigés  comme suit:

  1. Former un noyau de fraternité universel de l’humanité sans distinction de race, de sexe, de caste ou de couleur.
  2. Encourager l’étude comparée des religions, des philosophies et des sciences.
  3. Investiguer les lois inexpliquées de la nature et les pouvoirs latents dans l’homme.

Entre 1876 et 1877, HPB écrit Isis Dévoilée, un de ses ouvrages monumentaux. En Juillet 1878, Helena acquiert la citoyenneté américaine et à la fin de cette année, elle embarque pour l’Inde accompagnée d’Olcott. Après une escale en Angleterre, ils arrivent à Bombay en février 1879 où, peu après, l’éditeur du journal le plus influent du continent anglo-indien, Alfred Percy Sinnett, lui propose une rencontre.

En Octobre, le premier numéro du The Theosophist est publié. En Janvier 1880, la première réunion de la Société Théosophique a lieu en Inde, dans les locaux de la Library of  Bombay qui devient le siège central de la S.T.dans ce pays. Très vite, d’autres centres s’ouvrent et en décembre 1882, le siège central est transféré à Adyar, Madras, (actuellement Chennai, Tamil Nadu).

En Février 1884, HPB et Olcott voyagent en Europe et passent la majeure partie de cette année en France et en Angleterre. HPB rédige les premières lignes de la Doctrine Secrète avec son fidèle disciple et ami W.Q. Judge. Au début de 1885, HPB réside en Inde où elle reçoit l’appui de son Maître Morya pour continuer à écrire cette œuvre monumentale. En septembre 1888, le premier numéro du mensuel The Lucifer est publié : il annonce la formation de la Section Esotérique6. La Clef de la Théosophie et La Voix du Silence sont publiés en 1889. Signalons que cette année-là, Annie Besant7 adhère au mouvement théosophique.

Le Siège Central de la Société Théosophique (S.T.) d’Europe est établi à Londres au 19 Avenue Road, St. John’s Wood, où HPB décédera le 8 mai 1891.

II. La Section Esotérique dans la S.T.8

Le Groupe interne au sein de la Branche théosophique de Londres peut être considéré comme le précurseur de la Section Esotérique. Ce groupe de membres a signé une lettre adressée aux grands Maîtres orientaux  de la Théosophie en demandant la création d’un groupe interne avec la promesse de « (…) proférer une confiance absolue dans les Mahatmas et leurs enseignements ainsi qu’une obéissance immuable à leurs orientations concernant toutes les questions relatives au progrès spirituel ».9 Le projet n’aboutira pas, malgré l’accord des Maîtres orientaux.10

C’est un peu plus tard que le Mahatma Kout Hou Mi demande  directement à HPB de réunir un groupe de vrais théosophes pour avancer dans les méandres de l’ésotérisme oriental11. HPB invite Judge à l’aider à la fondation de la Section Esotérique malgré les réticences  d’Olcott qui craint la création d’un Etat dans l’Etat.

Dans l’édition d’octobre 1888, The Lucifer annonce la fondation de la Section Esotérique composée des membres les plus avancés de la  S.T., qui voulaient renforcer les directives originales données par  les vrais fondateurs de la S.T.12

La Section Esotérique ne parvient pas à se consolider malgré les efforts William Q. Judge et Henry S. Olcott qui l’ont dirigée depuis sa fondation. Annie Besant se joint à la tête de la direction quelques années plus tard mais elle ne parviendra pas non plus à faire avancer les objectifs fixés lors de sa fondation.

III. 1891-1895: Premières difficultés et scission de la S.T. des Etats Unis d’Amérique13

Après la mort de HPB, le 8 mai 1891, la S.T subit la première scission en deux branches principales, à partir desquelles, tout au long du XXe siècle, d’autres scissions verront le jour créant ainsi de nombreux groupes et associations.

Depuis qu’Olcott a établi le Siège Central de la S.T. à Adyar, Madras, en 1882, un nouveau foyer de la Théosophie se développe et commence à faire de l’ombre au foyer américain qui était le plus important et le plus actif depuis l’origine de la S.T. En outre, l’arrivée des théosophes « hindous » a produit une grande rivalité entre la « Théosophie orientaliste », défendue par Olcott et Annie Besant, et la « Théosophie occidentaliste », défendue par Judge.

Ces deux courants se différencient de plus en plus et finissent par se séparer complètement en 1895 lors de la Convention de la branche américaine qui décide à l’unanimité de continuer l’aventure théosophique d’une autre manière.

IV. 1897 – 1942: La Société Théosophique de Point Loma

  • Katherine Tingley et la White City

La mort inattendue de Judge en mars 1896, coïncide avec l’apparition d’une figure emblématique et très charismatique en la personne de Katherine Tingley. Elle succède à Judge à la tête de la Théosophie américaine qui s’est établie à Point Loma, Californie. Katherine est fortement engagée dans des œuvres sociales de tout type et en particulier envers les blessés de la guerre américaine et les enfants démunis des grandes villes. En outre, son grand-père l’invite à fréquenter des groupes politiques francs-maçons, des groupes orientalistes et ésotériques. Sa rencontre avec Judge va orienter définitivement sa vie.

Depuis sa nomination à la tête de la Théosophie américaine, elle poursuit un seul et unique objectif : réunifier les différentes branches de la Théosophie. Pour ce faire, elle voyage un peu partout dans les pays où la Théosophie est implantée et elle parvient, en effet, à relier une bonne partie des théosophes européensà sa cause, en particulier en Irlande, en Allemagne, dans Nord de l’Europe, ainsi que les théosophes australiens et néozélandais.

Cependant, Adyar « résiste » à la furie américaine et ne veut pas se soumettre à cette jeune activiste qui dérange les anciens. Le rôle prépondérant donné par Adyar à Charles Leadbeater14, personnage très controversé, finit à faire voler en éclat toutes les bonnes intentions de réunification des deux branches les plus importantes de la Théosophie.

En 1897, Katherine Tingley concentre toutes les loges théosophiques américaines autour d’un grand projet inspiré des écoles de philosophie classique, en  particulier de l’Académie de Platon. Avec l’achat de quelques hectares de terrain dans la baie de San Diego (Point Loma) commence l’« Utopie californienne » !

Pendant une trentaine d’années, K. Tingley dirige cette « Acropole » californienne où l’Egypte, la Grèce, le grand Orient se réunissent avec l’Occident moderne dans un rare syncrétisme.  Temples, théâtres, gymnases, auditoires, parcs, laboratoires, départements de sciences appliquées, … convergent dans un projet d’éducation globale pour enfants et pour jeunes défavorisés. Cette Platonopolis moderne fut appelée la White City ou la White Hill de Point Loma.   

Cette extraordinaire aventure ne durera que 30 ans mais de nombreux personnages, très influents dans le milieu politique et universitaire de l’Amérique moderne, proviennent de cette école de formation intégrale.

  • Robert Crosbie et l’United Lodge of Theosophists.

En 1909, un théosophe renommé issu de la White City,  Robert Crosbie, lance une association indépendante de la Théosophie, l’ULT qui est toujours active dans plusieurs pays d’Europe et des Etas Unis d’Amérique. Elle est organisée de manière très démocratique et se considère héritière de la ligne originale de Blavatsky, suivie par Judge et Crosbie.

  • Gottfried de Purucker

Pendant la spectaculaire expérience de la White City, K. Tingley prépare avec patience l’ascension d’un autre haut personnage de la Théosophie américaine : Gottfried de Purucker. Ce grand théosophe, grâce à ses dons intellectuels, ses études,  écrits et conférences donnera une impulsion scolastique très importante à la doctrine théosophique. Grâce à lui, la Doctrine Secrète de HPB devient accessible à un plus grand public. Après la mort de K. Tingley, il prend la tête de la théosophie américaine en 1929.

A travers le Fraternisation Movement qu’il met en œuvre, il poursuit, comme K. Tingley l’avait déjà fait, la réunification des trois branches les plus importantes de la Théosophie : Point Loma, Adyar et l’United Lodge of Theosophists.

A cette époque, Adyar comptait beaucoup plus de membres que toutes les autres branches réunies de la Théosophie mondiale. Annie Besant donne son accord avec la proposition de Purucker,  à condition de garder le leadership de l’organisation qui pourrait émerger de la réunification proposée par le Fraternisation Movement. En outre, elle reste très attachée à Leadbeater, personnage qui est fortement contesté par la plupart de théosophes exclus, les « hindous ». Ces divergences vont augmenter avec la venue de Krishnamurti15.

Tout cela provoquera un arrêt définitif du projet de réunification.

En 1941, Point Loma est abandonnée, ses terrains et bâtiments sont vendus, et le siège de la S.T. Américaine déménage à  Covina, Californie. Purucker meurt en 1942 ne laissant aucun héritier.

  • Boris de Zirkoff

Il faut certainement mentionner ce personnage théosophique car il a été l’un des membres les plus éminents de la S.T. Point Loma. Il quitte  cette association au cours de la vie de Purucker, afin de se consacrer pleinement à l’œuvre colossale qu’il avait déjà commencée: le recueil de tous les écrits et publications de HPB, grâce à toutes les archives théosophiques de son temps, y compris celles d’Adyar. Quand il meurt en 1881, il laisse en héritage le travail de toute sa vie en 20 volumes : “ The Collected Writings of H.P.B

V. La Société Théosophique d’Adyar16

En l’espace de quelques années, grâce au travail effectué aux États-Unis par Annie Besant, la comtesse de Watchmeister, Leadbeater et Olcott, la croissance de la Section américaine de la S.T. Adyar fut spectaculaire. Pendant ce période, il est important de souligner l’action en Amérique de C. Jinarajadasa17, représentant de la section théosophique italienne, qui allait jouer un rôle très important dans l’histoire à venir de la S.T. d’Adyar.

  • La Société Théosophique et  Annie Besant18

Olcott avait désigné Annie Besant comme héritière et pendant la Convention théosophique de 1907, sa suprématie dans la S.T.se confirme et elle sera nommée Présidente de la S.T. d’Adyar. En 1911, Annie Besant présente le jeune hindou Krishnamurti comme le « nouveau messie de l’humanité ».  En 1912, elle crée l’ «Ordre de l’Étoile de l’Est» dans le but d’aider la mission de ce nouveau Bouddha. Annie Besant et Leadbeater vont consacrer une grande partie de leur temps au développement de cet événement extraordinaire qui s’arrête de manière fulgurante avec la démission de Krishnamurti en 1929 et sa séparation définitive de la S.T.

Annie Besant meurt le 20 Septembre 1933 à Adyar et Leadbeater la suivra quelques mois plus tard.

  • La Section Ésotérique  et Annie Besant

Outre les trois objectifs constitutifs de la S.T., connu de tous, Annie Besant rend publique une pédagogie adressée  aux théosophes les plus avancés. Elle la présente sous la forme de quatre écoles ou quatre méthodes convergentes mais différentes pour accélérer le processus de développement de la vie intérieure :

  • L’école de Discipline générale appelée « Méthode Raja Yoga » : il s’agissait d’une école de philosophie orientale pour le développement de l’esprit, la formation du caractère et la purification du corps à travers la méditation.
  • L’école Gnostique-chrétienne de la dévotion s’adressait aux chrétiens qui cherchaient  une connaissance (gnose) plus profonde derrière les mots de la Bible. La prière devait s’orienter vers l’élévation de la conscience par la méditation et non pas la demande d’une faveur quelconque.
  • L’école Pythagoricienne, fondée sur son ancien modèle. Les participants ne pouvaient pas poser de questions mais devaient essayer de comprendre le sens des livres et des instructions reçus par réflexion personnelle. Le silence jouait un rôle très important et il devait  être respecté à tout moment. Les exercices quotidiens ressemblaient à ceux des autres écoles, mais les thèmes de méditation étaient inspirés des Vers d’Or de Pythagore.
  • L’École du Karma de l’action proche du Karma Yoga hindou était adressée aux étudiants qui préféraient l’action à la méditation.  Cette école est basée sur le principe que le travail ou le service désintéressé sont l’offrande par l’excellence et la meilleure prière pour atteindre l’union avec soi-même et la divinité
  • George Sydney Arundale

A la mort d’Annie Besant, George S. Arundale (né en Angleterre en 1878)  prend la présidence de la S.T. d’Adyar en 1933. Il est devenu très populaire en Inde par son engagement dans le domaine de l’éducation de la jeunesse.  C. Jinarajadasa, qui lui succède à la tête de la S.T disait de lui qu’il personnifiait la « fraternité en action ». Il faut aussi mentionner le rôle important joué par sa femme Rukmini Devi, artiste et personnalité politique de renom.

  • C. Jinarajadasa

A la mort d’Arundale en 1945, C. Jinarajadasa  prend la présidence de la Société Théosophique. « Frère Raja », nom affectueux par lequel il est connu, est le doyen et le plus illustre de tous les théosophes de son temps. Il nait à Ceylan (Sri Lanka) en 1875.  Il a 13 ans quand il rencontre HPB à Londres. En 1896, il  entre à l’université de St John, Cambridge. Il devient un linguiste exceptionnel, ce qui lui permet de voyager à travers tout le monde théosophique pour donner de nombreuses conférences. C’est à lui que l’on doit le développement de la théosophie en Amérique latine. L’étendue de ses connaissances dans des domaines aussi divers que la religion, la philosophie, l’art, la science, la chimie occulte et la structure interne de la matière est extraordinaire.

Il est le rédacteur en chef de la revue « TheTheosophist » pendant des années.  Il fonde « The School of Wisdom » en 1949 à Adyar pour proposer une étude approfondie des textes théosophiques. En dépit de sa sensibilité artistique notoire, son fort penchant scientifique colore son livre le plus célèbre: « First Principles of Theosophy »  traduit dans de nombreuses langues.

A sa mort en 1953, Jinarajadasa vient de fêter son 60e anniversaire comme membre de la S.T.

  • 1953-1973: Srî Ram

Il est probablement le dernier des « grands » présidents de la S.T. Très engagé dans les domaines sociaux, éducatifs et politiques, il collabore étroitement avec Annie Besant pendant sa jeunesse théosophique. Plus tard, il devient également très proche d’Arundale et C. Jinarajadasa. Signalons ses nombreux voyages  et conférences à travers les cinq continents.

Parmi ses livres les plus célèbres citons: Thoughts for Aspirants; The Human Interest; A Theosophist Looks at the World; An Approach to Reality and Man; His Origins and Evolution

Sri Ram occupe la présidence de la S.T. jusqu’à sa mort, le 8 Avril 1973 laissant derrière lui une auréole de cette sagesse du cœur que HPB appelle « âme-sagesse ».

  • Srî Ram et l’Organisation Internationale Nouvelle Acropole

Pendant les années 50, C. Jinarajadasa entretient une relation épistolaire avec un jeune conférencier de la branche théosophique d’Argentine appelé Jorge Angel Livraga.

Quelques années plus tard, Srî Ram se rend à Buenos Aires et propose à J.A. Livraga de développer une section de jeunes théosophes. Le succès immédiat de cette section et la jeunesse de ses membres produisent des tensions générationnelles internes dans la S.T., tension qui aboutit à la séparation définitive de cette section de la S.T. et la fondation d’une association indépendante. Cette association devient l’Organisation Internationale Nouvelle Acropole qui compte aujourd’hui plus de quatre cents centres répartis sur cinq continents.

 


 

  1. Helena P. Blavatsky ou la Réponse du Sphynx, Noël Richard-Nafarre, Ed. François de Villac, Paris 1991
  2. The Letters of H.P. Blavatsky to A.P. Sinnett, Pasadena, Theosophical University Press; 1973
  3. The Letters of H.P. Blavatsky to A.P. Sinnett, Pasadena, Theosophical University Press; 1973
  4. Arthur Conan Doyle (1859-1930) est un écrivain et médecin britannique. Il doit sa célébrité à ses romans et nouvelles mettant en scène le détective Sherlock Holmes.
  5. Histoire du Spiritisme, Conan Doyle, Paris, Presse-Pocket, 1982
  6. Lucifer, Vol. III, Nr. 14, de octubre 188, p. 176. En: CollectedWritings, Vol. X, p. 154.
  7. Annie Besant (1847-1933) est une conférencière, féministe, libre-penseuse, socialiste et théosophe britannique, qui prit part à la lutte ouvrière avant de diriger la Société théosophique puis de lutter pour l’indépendance de l’Inde.
  8. La Escuela Esotérica dentro de la Sociedad Teosófica, Hannes Weinelt, ED NA, 2012
  9. Suplemento de The Theosophist, Julio 1883, p. 10
  10. H.P.Blavatsky, Collected Writings, Vol. IV, p. 250-256
  11. Daniel Caldwell, The Esoteric Papers of Madame Blavatsky, USA 2004, S. 3.
  12. Lucifer, Vol. III, Nr. 14, de octubre 1888, p. 176. En: Collected Writings, Vol. X, p. 154
  13. California Utopia,  Point Loma : 1897-1942 de Emmet A. Greenwalt. Point Loma Publications Inc. 1978
  14. Charles Webster Leadbeater (1854-1934), prêtre anglais et écrivain théosophe prolifique. Il affirmait être clairvoyant.
  15. Le jeune Krishnamurti a été révélé au monde théosophique par Annie Besant qui l’a présenté comme la réincarnation d’un avatar hindou (le plus haut grade d’évolution humaine propre à des hommes-dieux comme le Bouddha, Krishna, Avalokiteshvara…). Krishnamurti refuse catégoriquement cette « nomination » et quitte définitivement la théosophie.
  16. The Theosophical Movement 1875-1950, the Cunningham Press, LA California, 1951
  17. Jinarajadasa (1875-1953) fut un écrivain, conférencier, théosophe et franc-maçon. Il fut président de la Société théosophique internationale d’Adyar de 1946 à 1953.
  18. Annie Besant, Die Esoterische Schule, Rangstufe der Hörer, 1911, S. 4. et Hannes Weinelt, La Escuela Esotérica dentro de la Sociedad Teosófica, ED NA, 2012.
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A l’approche des célébrations du carnaval, une perspective historique nous permet de remonter aux sources de cette tradition

Par Claire Carlier, membre de Nouvelle Acropole Belgique

Dernière fête importante de l’hiver, le Carnaval, de l’italien carnevale, « mardi gras », semble plonger ses racines dans un passé très ancien. Chez les Romains, cette fête correspondait aux Saturnales, fêtes dédiées à Saturne pendant lesquelles s’instaurait le bouleversement total, le renversement de toutes les valeurs, période de chaos dont le but était de ramener toutes choses à leur état originel pour ensuite réorganiser la vie.

Ainsi créait-on un non-temps, temps de l’origine où tout est à l’état chaotique, potentiel, ainsi qu’en hiver la nature qui semble morte porte en elles toutes les germinations futures.

Depuis toujours, en Egypte, en Grèce, en Italie, des fêtes joyeuses et débridées saluaient l’approche du printemps, saison du retour à la vie après la noirceur de l’hiver. Dans chaque tradition, les dernières provisions sont attaquées joyeusement, alors que les prochaines récoltes se feront attendre plusieurs mois.

Déguisements, danses, farandoles, festins, écarts de langage et de comportement éclataient pendant des jours et des nuits de liesse. Il faut manifester sa joie, chanter, danser, boire…

De là l’ivresse et la folie des fêtes dionysiaques de la Grèce Antique où chacun se doit d’être participant afin de retrouver au centre de lui-même cette puissance de ressourcement, cette force régénératrice. Pendant ce non-temps, temps sacré échappé au temps cyclique, au temps profane, l’homme doit sentir les énergies circuler en lui, comme la sève dans l’arbre au printemps, il doit être un pont entre le Ciel et la Terre, pour que la vie recommence avec des forces neuves.

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La peur est une émotion naturelle, qui nous prévient d’un danger. La ressentir nous met face à plusieurs options: la fuite, la négation ou l’affrontement; les voies de la lacheté, de la témérité et du courage.

Par Pierre de Bie, formateur à Nouvelle Acropole Belgique

L’actualité de ces derniers mois s’est focalisée sur les nombreux attentats dont le monde entier a été touché. L’horreur des images, le traumatisme des victimes et des témoins, la menace de nouvelles attaques, tout cela a généré un climat de peur. Peur de voyager, peur de se retrouver dans de grands rassemblements populaires, peur – même pour certains – de sortir de chez soi.

Avoir peur, face à de tels événements, est une réaction normale. La peur n’est pas synonyme de faiblesse ou de lâcheté. La peur s’impose et ne nous lâche pas. Le tout est de savoir qu’en faire : comment réagir face à cette émotion qui peut s’avérer paralysante ?

Nous pouvons tenter de la fuir : se retrancher, s’isoler, laisser aux autres en assumer la gestion : c’est, dans ce cas, faire acte de lâcheté. C’est le propre des mouvements populistes lesquels, par un discours racial, remettent toute la responsabilité sur une communauté entière qui devient bouc émissaire.

Nous pouvons aussi la nier, faire comme si le danger n’existait pas, foncer tête baissée sans réflexion et sans prudence. C’est ce qu’on appelle la témérité, « hardiesse inconsidérée aux conséquences graves » nous dit le dictionnaire.

Nous pouvons enfin l’affronter et la surmonter : c’est faire acte de courage. C’est bien sûr l’option la plus difficile car elle exige prise de conscience et force de caractère. Il faut deux conditions pour que le courage puisse se manifester.

La première condition, c’est, précisément, la peur. C’est elle qui va permettre au courage de surgir et se développer. Le chevalier « sans peur et sans reproche » de nos contes d’enfants est donc un chevalier téméraire, pas un chevalier courageux. Faire face à la peur, en rechercher les causes et les démonter pour pouvoir affronter un ennemi bien identifié, voilà la première condition.

La seconde, c’est le choix. Ce choix n’est pas toujours possible. Dans les grandes batailles médiévales, par exemple, et si bien remises en scène dans « Game of Thrones », les combattants n’ont pas le choix : les armées se font face et personne n’échappera au carnage. Chacun prévoit l’horreur de ce combat, les blessures et mutilations qu’il y risque, la vie qu’il va peut-être y perdre. Dans ce type d’affrontement, ce sont les instincts et les émotions qui vont jouer : l’instinct de survie, la rage, la colère, la haine, les pulsions animales. C’est ce qui se passe lors d’un attentat ou d’une catastrophe naturelle. La peur est là, épouvantable, et la grande majorité des gens va la subir et y réagir instinctivement. Pourtant, là aussi, un acte de courage est possible ; un homme ou une femme, par choix, va aller au devant du danger pour tenter de sauver une autre personne. Le courage est un sentiment noble et débouche sur un acte délibéré : se confronter au péril, par décision personnelle.

Soyons ces hommes et ces femmes complets dont nous parlait Fernand Figares, Directeur de Nouvelle Acropole Belgique dans sa dernière conférence : des hommes de connaissance par l’analyse des origines de nos peurs, des hommes de mystère car en imaginant et rêvant nos victoires nous pourrons y puiser la force et l’énergie d’accomplir notre rôle d’homme d’action.

On le voit, la peur peut donc être un puissant moteur d’évolution. A nous d’apprendre à ne plus la subir, mais d’en faire un chemin vers le courage, de devenir des Dames et Chevaliers « sans crainte et sans reproche » car, à l’affronter avec courage, nous ne craindrons plus la peur.

 

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Épuisement total, écœurement face à un système en perte de sens…  et si le burnout était la pathologie typique d’une civilisation sur le déclin? Les effondrements font partie des cycles de l’Histoire et permettent l’émergence de nouvelles civilisations dites « renaissantes ». Une source d’inspiration pour éviter de tomber dans le piège du burnout!

Par Fernand Figares, Directeur de Nouvelle Acropole Belgique.

Le burnout, maladie d’une civilisation qui s’effondre

Une réflexion philosophique sur le burnout peut être utile dans la mesure où cette maladie est parfois considérée comme une pathologie de civilisation[1]. Je dirais en effet que cette dépression extrême et « professionnelle » reflète assez bien tous les maux d’une société en déroute qui se dirige vers sa fin.

Outre la brève analyse que je peux faire sur ce sujet, il est évident qu’il s’agit d’une maladie de notre époque et qu’elle disparaîtra lorsque les valeurs humaines reprendront la place qu’elles méritent dans notre monde.

Le syndrome d’épuisement professionnel, communément désigné par l’anglicisme « burnout », n’est pas seulement une forte dépression. Il semble avoir la particularité de se déclencher toujours dans un environnement professionnel ou dans une activité associative à forte implication. Les personnes qui en souffrent sont toujours fortement engagées dans leurs fonctions et leurs responsabilités. En outre, il semble également prouvé que les personnes victimes de burnout sont toujours d’un perfectionnisme extrême.

On dit souvent que le burnout est « une affaire qui se passe dans la tête ». Du point de vue strictement médical, il est vrai que le burnout produit une valse hormonale frénétique avec (entre autre) l’hyper sécrétion de cortisol qui endommage les neurones de l’hippocampe (zone responsable de la mémoire et de la concentration) et du cortex préfrontal (prévoyance et prévision de changement, planning et prise de décisions), sans oublier les conséquences sur la digestion et le système immunitaire, le pancréas et le foie. Certains médecins mettent en avant une augmentation du risque de cancer, de maladies cardiaques, cérébrales, etc.

Christina Maslach[2] décrit les trois dimensions composant le burnout : l’épuisement émotionnel, la dépersonnalisation et le sentiment d’inefficacité. Elle évoque le fait que le genre féminin est particulièrement sensible à ces dimensions. Les femmes sont toujours en quête d’expression des valeurs de la féminité et «  s’épuisent à répondre aux standards du travail, strictement masculins ». Alors, il ne reste que la perfection pour essayer de répondre aux exigences contre-nature auxquelles elles sont contraintes.

Herbert J. Freudenberger écrit : « En tant que psychanalyste et praticien, je me suis rendu compte que les gens sont parfois victimes d’incendie, tout comme les immeubles. Sous la tension produite par la vie dans notre monde complexe, leurs ressources internes en viennent à se consumer comme sous l’action des flammes, ne laissant qu’un vide immense à l’intérieur, même si l’enveloppe externe semble plus ou moins intacte.»[3].

Il est intéressant de souligner que les premières études sur le burnout se sont révélées dans la sphère du monde soignant et éducatif. Ce n’est sans doute pas un hasard puisque ces métiers ont une composante humaniste qui s’adapte très mal avec la société technocrate, utilitaire et matérialiste actuelle[4].

Dans ce contexte, il est extrêmement difficile d’être reconnu car les valeurs humanistes sont totalement ignorées dans le milieu professionnel actuel et on sait que la reconnaissance et l’estime de soi sont des besoins fondamentaux de l’individu (pyramide de Maslow). La frustration que cela engendre est probablement une des causes les plus importantes du burnout.

J’adhère à l’idée que le burnout est une pathologie de civilisation parce que j’adhère à l’idée que nous nous approchons de l’effondrement de la civilisation occidentale et que le fait de vivre la fin d’un monde met en cause de manière radicale le système de valeurs de ce monde, en l’occurrence, le nôtre. Continuer à marcher et à vivre dans ce monde est une entreprise sans trop de sens et pour des personnes sensibles la tâche s’avère compliquée.

Au sujet de l’effondrement de notre civilisation, je vous propose l’excellent article paru dans la revue Acropolis[5] où les auteurs – Pablo Servigne et Raphaël Stevens – développent ce sujet important. Les termes de crise, catastrophe, transition, mutation, sont devenus quotidiens dans nos conversations pour qualifier notre monde. Selon les auteurs, nous sommes en train d’assister à l’effondrement de notre société thermo-industrielle.

Se réapproprier les pensées des époques renaissantes

En ce qui me concerne, il ne s’agit pas d’être défaitiste ou pessimiste mais il semble nécessaire de faire le travail de deuil de notre système pour pouvoir se reconnecter à soi-même, aux autres, à la Nature et pourquoi pas à Dieu (dans le sens de valeur métaphysique et transcendantale).

Depuis la fin des années 50, le philosophe Jorge A. Livraga a constitué des groupes de réflexion qui ont abouti à la fondation de Nouvelle Acropole dont l’objectif est de parvenir à définir les fondements d’une nouvelle civilisation. Pour J.A. Livraga, la civilisation occidentale s’est vidée de son énergie culturelle et progresse vers sa fin. Voici soixante ans qu’il a tiré la sonnette d’alarme sur la fin des idéologies, des modèles de société issus du XIXesiècle, du capitalisme et du communisme soviétique qui ont géré le monde occidental moderne.

Une nouvelle mentalité s’impose, comme l’anthropologie du sacré nous l’apprend : les nouvelles générations qui suivent la fin d’un monde, la fin d’une civilisation, doivent construire une nouvelle mentalité avant de s’attaquer à la construction de la nouvelle civilisation qui en découlera.

Une mentalité est une grille d’interprétation du monde, une « cosmovision ». Pour la construire, il faut commencer par étudier les mentalités, les visions du monde qui nous ont précédés. Pour Nouvelle Acropole, c’est une question philosophique, ou plutôt une question de philosophie de l’histoire. Nous devons commencer par apprendre des expériences humaines qui nous ont précédées et qui se trouvaient dans les mêmes circonstances que les nôtres : celles du passage d’un monde mourant vers un monde nouveau.

A Nouvelle Acropole, nous pensons qu’il est nécessaire et logique d’étudier les idées, les cosmovisions des « mentalités de renaissance », des mentalités de ces hommes qui ont bâti des nouveaux mondes à partir des cendres de mondes mourants.

Une mentalité, une cosmovision n’est jamais exclusivement rationnelle. Pour nous, ainsi que pour l’anthropologie du sacré – dont le chef de file incontesté est Mircea Eliade – l’homme est avant tout un « homo symbolicus », c’est-à-dire un homme qui se définit d’abord par sa capacité à « imaginer » et pas seulement à raisonner.

Si nous voulons avancer vers l’avenir, il faudra construire l’imaginaire de cet avenir. C’est ce que tous les hommes de toutes les époques ont fait pour relancer l’histoire après l’effondrement de leur civilisation.

Les hommes de l’aurore

Mon but n’est certainement pas d’être alarmiste : je ne pense pas que la fin d’un monde soit quelque chose de sinistre, surtout lorsqu’on prend pour modèle la Nature, ses cycles et ses catastrophes. Notre planète a déjà subi des périodes d’extinction massive de la vie, au cours desquelles 65% à 95% des espèces ont complètement disparu de la surface de notre globe ! Plus encore, si ces crises biologiques majeures ne s’étaient pas produites, notre planète aurait disparu, elle-même, depuis longtemps. En d’autres termes, la mort et la disparition de la vie sont indispensables pour que l’évolution permette l’éclosion de la diversité de nouvelles formes de vie. C’est ainsi que l’évolution fonctionne.

Par analogie, la mort et la renaissance des civilisations ont permis le progrès de l’humanité. La modernité a été possible parce les civilisations qui nous ont précédées ont existé, puis ont disparu. Le cycle de mort et de renaissance fait partie intégrante des lois du vivant.

Revenons sur l’imaginaire et sur la dernière fois où l’Europe a connu une renaissance, une reconstruction de mentalité, pour apprendre comment les hommes ont fait pour dépasser le traumatisme de la fin d’un monde, dans notre cas celle du monde médiéval. La preuve qu’ils ont véritablement dépassé cet énorme traumatisme est qu’ils ont pu reconstruire un nouveau monde, celui de la Renaissance, dont les traces magnifiques s’admirent en Italie et partout en Europe.

D’autre part, tous ceux qui souffrent d’un burnout pourraient le dépasser dans la mesure où ils renonceraient à leur lutte acharnée contre un système qui finira par s’écrouler de lui-même. S’ils s’entouraient d’hommes et de femmes nourris d’une mentalité de renaissance au lieu de s’isoler, ils pourraient devenir plus forts et avancer vers un futur certes difficile mais beaucoup plus beau et humain.

Jorge A. Livraga s’est rendu compte très vite que la Renaissance a été possible parce que les philosophes précurseurs de cette révolution culturelle ont étudié des moments « charnières » de l’histoire, moments de passage entre les civilisations, s’inspirant ainsi des hommes qui se sont trouvés devant les mêmes paradigmes : vivre la mort d’une civilisation et vouloir s’avancer vers l’horizon d’un monde nouveau et meilleur.

Qui étaient donc ces bâtisseurs, ces hommes de la Renaissance ? Nous les appelons les hommes de la Tradition. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les hommes de la Tradition ne sont pas des hommes du passé ou des nostalgiques d’autres temps. Bien au contraire ! L’Anthropologie du Sacré les appelle « les hommes de l’aurore » car ils ont la faculté d’imaginer la lumière au cœur des ténèbres. Ils sont capables de sortir de la caverne parce qu’ils sont capables d’imaginer le soleil qui brille hors de celle-ci. Ils sont capables d’extraire de leur imagination les forces héroïques nécessaires pour naviguer dans l’obscurité et la tempête d’un monde en désarroi et pour continuer à fendre les flots furieux vers les terres promises.

Soulignons pour terminer que l’homme de la Tradition est avant tout un homme du sacré, sacré qui englobe rationnel et imaginaire, rationnel et monde des mythes, symboles et rituels, les trois composantes de base de l’Anthropologie du Sacré.

[1]Pascal Chabot, Global Burn-out, Paris, Presses universitaires de France,

[2]Christina Maslach, Michael Leiter, Burn-out. Le syndrome d’épuisement professionnel, Paris, Les Arènes, 2011

[3]Herbert J. Freudenberger, L’épuisement professionnel: la brûlure interne, Ed. Gaëtan Morin, 1987

[4]Dejours Christophe, Travail vivant. Paris, Payot, 2009.

[5]Revue de Nouvelle Acropole n° 274 Ed. Mai 2016 – http://www.revue-acropolis.fr

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Le 17 février 1600, Giordano Bruno est amené au Campo dei Fiori à Rome. Il est dénudé, attaché à un mât, et brûlé vif par l’Inquisition. Il aura fallu huit années d’acharnement pour en venir à bout. Fidèle à Platon, Giordano Bruno réconcilie philosophie et sagesse. Face à la pensée mécaniste de Descarte, il choisi la voie du mage qui relie les opposés. Nous voulons, une fois de plus, lui rendre hommage.

Par Fernand Figares, Directeur de Nouvelle Acropole Belgique.

Giordano Bruno, humaniste de la Renaissance

L’œuvre de Giordano Bruno reste assez difficile d’accès en raison de la multitude des domaines que ce grand philosophe a visité à l’aube de la pensée moderne occidentale, et également par le fait que nous sommes peu familiarisés avec la pensée de l’imaginaire de la Renaissance italienne, et de la Magie en particulier. Etant donné que nous pensons que l’Occident pourrait – et devrait – s’inspirer de ce courant de la pensée humaniste tant négligé pour nous rendre l’espoir d’un avenir aujourd’hui incertain, voici notre humble contribution à la compréhension de ce géant italien de la pensée.

La Magie de la Renaissance veut attirer le monde vers son intériorité la plus intime ou, comme dit Frances A. Yates [1] : … « Le mage essaie de réfléchir le monde dans le mens  à l’opposé du scientifique qui extériorise et dépersonnalise le monde suivant sa volonté ».

Autrement dit, l’Occident s’est construit en luttant pour s’affranchir de la pensée naturelle ésotérique, la philosophia perennis. Descartes nous a légué une vision purement mécaniciste du monde et de la nature, comme étant issue d’une énorme machine mathématique omniprésente. Que s’était-il passé avec l’esprit ? Où était-il allé ? A l’époque, ces questions étaient fort embarrassantes et tenter d’y répondre était dangereux pour sa propre vie. Descartes ira jusqu’à lui attribuer une partie de notre corps, le conarion, qui serait le siège de toute la « substance pensante », de tout ce qui relève de l’esprit et qui n’est pas pris en charge par notre fabuleuse machine. Malgré les nombreuses objections qui ont été soulevées depuis cette époque, nous sommes forcés de constater que la civilisation occidentale moderne a choisi de progresser à travers le sentier de l’expérience externe, de développer sans cesse les différents composants de la machine de Descartes. Il y a longtemps que le conarion a disparu et, pour parler de l’esprit, on utilise une série de substituts très éloignés de la manière dont les philosophes néoplatoniciens de la Renaissance le concevaient, très éloignés de cet esprit que Bruno voulait affranchir des dérives proposées par les Eglises.

Mais quelles étaient les intentions de Bruno en parcourant l’Europe et en défendant ses idées ? Le mieux serait de laisser la réponse à Giordano Bruno lui-même. Voici comment il s’exprime dans « De la Cause, du Principe et de l’Un » :

L’entreprise que tu as hasardée, ô Philothée, est difficile, rare et singulière, de vouloir nous sortir de l’aveugle abîme et de nous conduire, à ciel ouvert, à la face tranquille et sereine des étoiles qu’en si belle variété, nous voyons disséminées sur le manteau céruléen. Bien qu’aux hommes seuls tu tendes la secourable main de ton zèle compatissant, les témoignages des ingrats, envers toi, seront aussi nombreux que les animaux que la terre bénigne engendre et nourrit dans son maternel et généreux sein… C’est pourquoi l’on verra ceux qui, comme des taupes éblouies à peine auront-ils l’air pur, que nouveau, grattant la terre, retourneront à leurs primitifs et obscurs recoins ; et ceux-là qui, tels que nocturnes oiseaux, n’auront pas plutôt vu pointer au brillant Orient le vermeil annonciateur’ du soleil, qu’aussitôt, empêchés par l’impuissance de leur vue, ils iront retrouver leur ténébreuse retraite. Tous les animaux, bannis du spectacle des lumières célestes et des destinés éternellement aux prisons, aux fosses et aux antres de Pluton, rappelés par la corne effrayante de l’Erynnie Alecto, déploieront leurs ailes et dirigeront leur course rapide vers leurs habituelles demeures. Mais les animaux nés pour la lumière, arrivés au terme de l’odieuse nuit, remerciant la bénignité du ciel, et se disposant à recueillir dans le cristal courbe de leurs yeux les rayons tant désirés et attendus, applaudiront avec enthousiasme, de cœur, de la voix et des mains, et adoreront l’Orient…

Assurément, cette entreprise est difficile, rare et singulière,… celle de vouloir nous sortir de l’aveugle abîme et de nous conduire, à ciel ouvert, à la face tranquille et sereine des étoiles… C’est ce que Bruno voulait : nous faire sortir de la caverne, suivant son illustre prédécesseur Platon.

Une pensée féconde à nouveau d’actualité

L’occultation de Giordano Bruno, tant par les Eglises que par la pensée cartésienne, n’a pas empêché le retour de la « Brunomania »[2] depuis les années 60. Le nombre d’études récentes sur le Nolain (surnom de Bruno, né à Nola) se comptent par centaines ainsi que de nombreux comités locaux ou internationaux pour réhabiliter sa mémoire. Parmi ces derniers, signalons le Comité international « Giordano Bruno » lancé par Jorge Angel Livraga à la fin des années 80 dans le cadre de l’Organisation Internationale Nouvelle Acropole[3]. Des statues à la gloire de l’Italien ont été érigées dans des endroits insolites comme Mexico City, Bogota, sans oublier le Campo de Fiori à Rome en 1899.

Giordano_Bruno_Campo_dei_Fiori

L’excellente collection « Les Belles Lettres » s’est proposée de traduire en français l’œuvre intégrale de Giordano et d’offrir pour la première fois une édition critique complète des textes italiens et latins du philosophe. L’ensemble comportera une vingtaine de volumes, dont la plus grande partie a été publiée pour le quatrième centenaire de la mort de Bruno (17 février 2000). Au dire de l’éditeur, « il s’agit moins de commémorer une disparition que d’affirmer une présence : pour peu qu’on le dégage des interprétations réductrices et de quelques mythes persistants, Bruno intéresse aujourd’hui tant la philosophie que la poétique, tant l’art dramatique que l’histoire des sciences ».[4]

Renouer philosohie et sagesse: Bruno, successeur de Platon

Il est vrai que l’occultation de Bruno est également le résultat d’une inaptitude, d’une rupture – la nôtre – à interpréter la pensée de l’imaginaire, celle qui exige des facultés d’ordre interne, des facultés propres aux mystiques ou aux sages d’un autre monde.

Le divorce entre philosophie et sagesse s’est produit très tôt dans notre histoire, au siècle de Périclès. Il s’agit de la rupture entre le logos et la praxis[5].

La philosophie de Platon prétend résoudre la profonde crise du logos dont l’usure de la démocratie athénienne et les sophistes sont responsables.

Pour Platon, le logos présocratique a été trahi : Héraclite, Thalès, Anaximandre, Pythagore, Parménide… prêtaient une attention particulière aux multiples changements de la nature qui donnent un sens à la bataille du jour contre la nuit, de l’harmonie contre la discorde.

Comprendre comment la Nature parvient à dépasser la lutte de la dualité cosmique pour refléter l’Un et produire le Bien, c’est comprendre le langage de ce modèle ou logos à partir duquel les hommes peuvent rétablir le paradis perdu.

Les philosophes présocratiques se sentaient dépositaires de ce logos. Ils se présentent à nous comme des prophètes, des poètes, et pourtant, à leur époque, ils jouaient un rôle pratique et capital dans les affaires de leurs cités. En fait, leur enjeu était surtout éthique, philosophique et politique.

Les Sophistes ont déraciné le logos de sa source cosmique et transcendantale. Ce que Descartes a fait avec la pensée magique de la Renaissance.

Redonner au logos sa dimension transcendante et originelle devient pour Platon la question existentielle, base de toute sa pensée philosophique et politique. La Cité doit incarner et protéger la Transcendance. Si l’homme dépend trop des biens circonstanciels, éphémères par nature, l’angoisse de les perdre altère son discernement et son équilibre intérieur.

La voie du mage

Il est vrai que le passage du logos à la praxis reste un problème que Giordano n’a pas voulu résoudre par le discours philosophique comme le fit Platon. Ce dernier utilise la voie des mythes pour s’attaquer au problème ; Bruno utilise la confection des images ou sceaux talismaniques pour se transformer, transformer la nature et devenir « mage ».[6]

Dans son dialogue le Théétète, Platon met en scène Socrate décrivant la figure de Parménide :

Selon le mot d’Homère, je trouve que Parménide est à la fois « vénérable et redoutable ». J’ai eu l’occasion de rencontrer le personnage, alors que j’étais tout jeune et lui, tout à fait vieux, et j’ai bien vu alors qu’il a dans sa pensée une profondeur absolument extraordinaire. C’est pourquoi j’ai peur que nous ne comprenions pas bien ce qu’il dit et plus encore que nous n’arrivions pas à comprendre ce qu’il veut dire. [7]

Platon dédie tout un dialogue à ce philosophe, le Parménide, et c’est précisément ce dialogue platonicien qui reste le plus énigmatique de tous les dialogues du grand philosophe et qui a donné lieu au plus grand nombre d’interprétations divergentes.

Le message du Nolain n’est pas seulement « vénérable et redoutable » ; il est aussi tellement en avance sur son temps que même lorsqu’il emploie le discours philosophique pour décrire ses idées, peu de gens du XVIe siècle ont été capables de le décrypter.

Pour conclure cette étude sur Bruno, nous vous proposons quelques-unes de ses proclamations :

  • Je crois que l’univers est infini puisqu’il est l’effet de l’infinie puissance divine. Il serait indigne qu’une toute-puissance capable de produire des mondes innombrables, n’en produisent qu’un seul et limité.

  • Les sens confessent leurs faiblesses en produisant l’apparence d’un horizon fini, apparence toujours changeante…car il n’y a pas d’horizon en soi, mais toujours par rapport à un observateur.

  • J’ai découvert l’identité de toutes les religions, et donc je n’en remets aucune en doute, car la divinité m’apparaît en toute chose, du grain de sable à l’étoile la plus éloignée, de l’infiniment petit à l’infiniment grand.

  • Les théologiens aussi doctes que religieux n’ont jamais porté préjudice à la liberté des philosophes ; et les vrais philosophes, honnêtes et de bonnes mœurs, ont toujours favorisé les religions. 

  • L’homme est un être projeté à l’infini vers une entreprise héroïque dont la progression a pour but l’union avec la divinité, le retour à l’unité…

  • Ce qui est commun et facile est bon pour le vulgaire et le commun ; les hommes exceptionnels, héroïques et divins suivent la voie difficile pour contraindre la nécessité à leur accorder la palme de l’immortalité. De plus, même s’il n’est pas possible de terminer la course et de remporter le prix, ne ménagez pas vos efforts dans une entreprise si importante et résistez jusqu’à votre dernier souffle. La louange attend non seulement le vainqueur, mais aussi celui qui meurt sans couardise ni lâcheté. (…) Que la persévérance l’emporte donc : si l’épreuve est épuisante, la récompense ne sera pas médiocre. Tout ce qui a de la valeur est d’accès difficile…

  • Et quand nous voyons une chose « mourir », comme on dit, il nous faut moins croire à sa mort qu’à sa transformation, son assemblage accidentel se décompose et se désaccorde, mais ses éléments constituants demeurent toujours immortels (cela est vrai de ceux que l’on appelle spirituels plus encore que de ceux que l’on appelle corporels et matériels, comme nous le montrerons en d’autres occasions).

 

[1]YATES F. A., Giordano Bruno et la tradition hermétique, Théosophie chrétienne, Dervy-Livres, 1988.

[2]Barbera M.L., « La Brunomania » in Giornale critico della filosofia italiana 59/1980

[3]OINA, www.acropolis.org

[4] Les Belles Lettres : www.lesbelleslettres.com/collections/giordanobruno

[5]Figares Fernand, L’Evolution de la pensée politique chez Platon, Colloque International sur l’actualité de la dialectique platonicienne et ses métamorphoses, Marseille, décembre 2013.

[6] YATES F. A., Giordano Bruno et la tradition hermétique, Théosophie chrétienne, Dervy-Livres, 1988, Page 42.

[7]Platon, Théétète, 183e-184a

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Face aux coups de marteau que subit notre société, comment agir? Comme le métal brut sous les coups du forgeron: se transformer pour ne pas se briser. Un travail de forge quotidien, une révolution intérieure pour une révolution sociétale.

Par Sylvain Cigna, Formateur et animateur à Nouvelle Acropole Belgique.

En lisant la presse et les réseaux sociaux à la suite des attentats de Bruxelles, mon attention a été attirée par deux sortes d’articles : d’une part, ceux qui défendent notre modèle de société et avancent que nous devrions continuer à fonctionner comme avant, sans peur, et, d’autre part, ceux qui remettent en question ce modèle et le considèrent comme responsable des menaces qui planent sur nous. Il est vrai que de nombreux auteurs montrent ce que nous encourrons si la société occidentale persévère dans l’entretien de son modèle actuel : les collapsologues, certains tenants de la pensée complexe, les mouvements de transition…

Éviter la peur, continuer à sortir et à consommer peut sembler être un premier pas. Mais prendre conscience de ce qu’impliquent les différents signaux présents aujourd’hui demande beaucoup plus de courage et ceci peut éventuellement nous conduire vers un changement radical. Lors du colloque sur la thématique de l’effondrement que nous avons organisé dans les locaux de Nouvelle Acropole Bruxelles, le philosophe praticien Michel Weber avançait que « le seul acte de résistance qu’il nous reste est celui de consommer différemment ». De nouveau, nous le considérons comme un premier pas mais selon moi, celui-ci doit se situer à l’intérieur d’une démarche plus large : celle de la construction d’un monde meilleur au sein ou – mieux encore – à côté de celui qui s’effondre déjà depuis plusieurs dizaines d’années.

Face aux coups de marteau

Les événements qui viennent remettre en question notre modèle occidental matérialiste peuvent être considérés comme les coups de marteau qu’un forgeron applique à un métal particulier pour le transformer en quelque chose de plus beau, de plus souple et de plus utile. L’enjeu ne consiste pas uniquement à retrouver ce que nous considérons comme l’équilibre de notre modèle de société : l’essentiel va bien au-delà : il implique la transformation de nous-mêmes et des structures de la société qui créent les déséquilibres, pour la remettre ensuite en question.

Il est nécessaire de nous demander : quels processus voulons-nous voir perdurer ? Que voulons-nous changer ? Dérèglement climatique, injustice sociale, problématiques de santé, futures surpopulation et épuisement des ressources… sont autant de symptômes qui sont le fruit d’une conduite que nos ancêtres ont érigée en système, système dont nous dépendons ou que nous entretenons aujourd’hui. Suite aux coups que nous avons reçus, nous pouvons bien sûr nous renforcer. Mais, plus encore, nous transformer comme le métal brut qui sous les coups de marteau du forgeron devient une épée. Et cela mènera inévitablement à une transformation du monde. Si notre destin le permet, la révolution viendra d’individus transformés, plus aptes à considérer la complexité du monde, plus respectueux de l’écosystème dont nous faisons partie, plus fraternels et moins ignorants. Je vous invite à participer à cette révolution.

Se forger chaque jour

Pour ma part, j’ai choisi de participer à cette transformation, ce travail de forgeron, par le biais de la philosophie que nous développons au sein de Nouvelle Acropole. Comme à la Renaissance italienne et à de nombreuses époques de l’Histoire, la démarche philosophique propose des réformes révolutionnaires qui pourraient conduire à une société meilleure. Démarche de recherche de sagesse, elle pousse les humains à se dépasser dans la conquête de leur part spirituelle. Ceux qui l’ont pratiquée ont développé une force intérieure face à la torture et la barbarie du Moyen-âge. Elle est également une démarche de questionnement et de vécu qui mène à davantage d’expérience et donc de connaissance éprouvée.

La philosophie morale peut nous orienter dans notre recherche de sens vers des valeurs plus universelles et partagées. Elle peut donc être le fondement d’une plus grande fraternité entre les Hommes et entre les cultures et réduire ainsi les conflits. Par son observation de la nature, le philosophe se met en lien avec celle-ci et, plus encore, il s’y intègre. Ce mouvement, à l’échelle d’une société, rendent impensables les situations d’exploitation débridée des ressources que nous connaissons aujourd’hui. Politiquement parlant, la philosophie platonicienne appliquée aujourd’hui permettrait à chacun de trouver sa place dans le monde et de développer librement son intériorité. Ces différentes composantes, pratiquées concrètement aujourd’hui, permettent de développer davantage de force intérieure pour oser participer à la société dans des contextes difficiles ou périlleux tels que ceux que nous avons connus dernièrement.

Mon quotidien est éclairé par ces pratiques : je peux chaque jour me lever avec la satisfaction de participer à un monde meilleur et de contribuer à unir des idéalistes autour de valeurs et d’idées millénaires. Je peux puiser aux sources infinies de sagesses et les partager avec les parts de moi qui ont besoin de lumière, et avec des amis, des compagnons dans cette recherche. Je peux focaliser un grand nombre de mes actions actuelles sur le monde de demain, celui que nous léguerons à ceux qui y vivront, enfants aujourd’hui et piliers du futur. Je peux donc me forger chaque jour et, de cette manière, contribuer à forger la société qui m’entoure à l’image de ce qui est le plus beau, le plus vrai, le plus juste et le meilleur. C’est ce que font les philosophes engagés de Nouvelle Acropole depuis près de 40 ans en Belgique et 59 ans dans le monde.

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Par Fernand Figares, directeur de Nouvelle Acropole Belgique

« Un certain nombre de voies de traverse conduisent à une version distordue, égocentrique, de la vie spirituelle. Nous pouvons nous illusionner en pensant que nous nous développons spirituellement, alors qu’en fait nous usons de techniques spirituelles pour renforcer notre égo. Cette distorsion fondamentale mérite le nom de matérialisme spirituel. »

Chögyam Trungpa

C’est à la fin des années 70 que j’ai entendu la notion de matérialisme spirituel pour la première fois, lorsque j’ai découvert l’œuvre de Chögyam Trungpa[1] : Pratique de la voie tibétaine. Cet article est inspiré des idées transmises par ce grand philosophe.

De l’anti-tradition à la contre-tradition, du matérialisme agnostique au matérialisme spirituel

La désacralisation de notre culture est le résultat d’un processus qui a débuté dans notre histoire à la Renaissance. Nous avons publié différents articles sur le sujet [2]. Elle est le résultat du positivisme et de l’agnosticisme ainsi que de toute une série de déviations religieuses. Parmi les plus récentes,celles qui se sont développées avec le New Age et avec la très controversée mouvance du « bien-être ». Gilbert Durand parlait de « l’occultation de la pensée traditionnelle » faisant référence à cette gigantesque entreprise de démythologisation et de désacralisation. L’homme occidental a été amputé de sa dimension imaginaire, de ses facultés créatrices et la foi, le rêve, l’imagination, l’espoir se sont réfugiés dans des idéologies, c’est-à-dire dans des visions extrêmement réduites du monde mythique et spirituel.

Guénon a appelé « anti-tradition » cette entreprise de démythologisation, c’est-à-dire la négation de toute réalité spirituelle et sagesse traditionnelle. L’anti-tradition s’oppose à la vision globale, vision qui englobe l’ensemble du vivant, dans une logique d’ouverture et de réunion des contraires. A partir de la Renaissance, cette vision traditionnelle va donc se vider peu à peu de tout contenu et donner naissance à l’ombre d’elle-même : l’anti-tradition. [3]

De surcroit, cette entreprise s’est prolongée à travers un autre phénomène – la contre-tradition -un mélange d’anti-tradition et de tradition vidée de sens et de contenu, véhiculée par les églises. Bien que ce phénomène semble récent par l’ampleur qui l’a dévoilé au plus grand nombre, ses racines remontent au milieu du XIXe siècle avec notamment la recherche des pouvoirs paranormaux, l’occultisme, les mouvements spirites… René Guénon avait prévu le retour à une pseudo-spiritualité sous le prétexte d’une restauration spirituelle, une sorte de plongée dans la qualité un peu partout et en toutes choses, « mais une qualité prise à rebours de sa valeur légitime et normale. »[4]

La prolifération de techniques dites spirituelles ou de stages dont le but est d’introduire cette pseudo-qualité frôle la paranoïa : depuis les massages de tout genre et de toute origine, en passant par des thérapies mystiques, des voyages chamaniques, du channeling et de la médiumnité, du coaching de l’éveil ou de la lumière… Comment s’y retrouver dans tout ce « bazar » chaotique ?

Je ne voudrais pas m’ériger en juge impitoyable de tout cet « univers » car dans la boue, il y a aussi des perles mais force est de constater le règne de la confusion.

Si l’anti-tradition peut être définie comme un « matérialisme agnostique », la contre-tradition peut être appelée « matérialisme spirituel ». Si l’anti-tradition débouche sur le règne exclusif de la quantité, la contre-tradition nous plonge dans le monde de la confusion, car non seulement la contre-tradition détourne des connaissances et des techniques spirituelles à des fins particulières et personnelles, mais encore toutes ces techniques et méthodes y sont mises sur un pied d’égalité, sans aucun discernement. La contre-tradition, c’est le fait de croire que tout est équivalent sur ce chemin de l’évolution spirituelle : un cours de yoga, un cours à la Sorbonne, un repas végétarien, etc.[4]

Le matérialisme spirituel est une spiritualité gonflée par l’égo

Revenons alors à Chögyam Trungpa, et voyons ce que nous pouvons extraire de ses enseignements pour récupérer l’authenticité de la recherche spirituelle. Dans le Bouddhisme, l’égo est considéré comme un piège car sa force est précisément de tout convertir à sa propre utilité, la spiritualité comprise. Le renoncement à l’égo, promus par le Bouddhisme, est prôné par toutes les écoles et par toutes les techniques spirituelles, mêmes parmi les propositions modernes. Il est assez paradoxal de constater que si la plupart de gens ont un regard bienveillant envers ces courants de pensée, ils continuent à gonfler leur égo, par leurs actions et pratiques, sans se soucier du monde.

Nous copions et réalisons plutôt bien toutes les postures, tous les mouvements de tel ou tel type de pratique… Nous exécutons correctement tous les rythmes respiratoires prônés par ces pratiques du « bien-être »… Mais notre mode de vie, néanmoins, reste inchangé … si ce n’est que nous avons introduit dans nos assiettes un peu de « bio » et des légumes exotiques, en précisant que nous sommes de ceux qui voudraient voir diminuer drastiquement la consommation de viande rouge ! Une fois de plus, je ne souhaite pas faire une critique sans aucune nuance de cette tendance qui aborde toutefois très souvent une forme naïve du bien-être. Mon intention est avant tout de rendre les propos de Chögyam Trungpa plus lisibles pour des lecteurs peu familiarisés avec la dureté du Vajrayana , la « voie indestructible » proposée par cet éminent Tibétain, qui est avant tout une voie d’excellence.

Ce bouddhiste tibétain nous dit que notre mode de vie nous enferme dans un cocon, « un cocon humide et malsain qui nous paraît un héritage, un bijou de famille, … où il n’y a aucune forme de danse… où on n’y bouge pas, on n’y respire pas, on n’y cille même pas… C’est un endroit confortable et soporifique, un chez-nous à l’atmosphère concentrée et très familière… qui n’a jamais connu le grand nettoyage du printemps ».[5]

Quand nous nous trouvons face au conflit entre ces enseignements et notre mode de vie, l’égo – c’est-à-dire notre mental – nous mène en bateau et nous aide à interpréter la situation de telle sorte que la divergence soit neutralisée. Pour Chögyam Trungpa, il n’y a aucune autre option que celle de « pourfendre cette rationalisation du sentier spirituel et de nos propres actions et d’aller au-delà si nous voulons réaliser la véritable spiritualité.»

La difficulté est énorme car la discussion se fait dans un cadre logique parfaitement cohérent et tout paraît clair et précis. Trungpa insiste sur le fait que le mental s’érige comme une sorte de conseiller spirituel et comme nous avons foi dans son intégralité, dans sa droiture, son sérieux et sa sincérité, il nous est presque impossible de le contourner car il y va de notre propre honorabilité et de notre propre conscience. Or, un autre texte tibétain nous dit que « le Mental est le grand Meurtrier du Réel ».[6]

Les techniques spirituelles sont un moyen, pas une fin

Alors comment faire ? La seule option qui existe, me semble-t-il, est de donner à toutes ces techniques, pratiques et modes d’alimentation leur vraie place avec une grande dose d’humilité. Il ne faut pas confondre les moyens avec les finalités. Croire que ces modes de comportement au quotidien relèvent de la spiritualité me semble insensé.   Que nous nous sentions mieux grâce à une technique ou alimentation quelconque ne veut pas dire que nous menons une vie spirituelle intense.

Le bouddhisme nous exhorte à rejeter la « bureaucratie de l’égo », celle qui nous présente une hiérarchie de valeurs propres à la psyché en oubliant trop souvent d’autres dimensions du réel beaucoup plus exigeantes et difficiles. Introduire quelques changements mineurs dans notre vie en prêtant plus d’attention à certains de nos comportements est salutaire et nécessaire dans nos sociétés mais cela ne fait pas de nous des spiritualistes engagés.

Produire des biens spirituels plutôt que de les posséder et de les consommer

Chögyam Trungpa nous compare à des boutiquiers avides de remplir leurs demeures d’objets orientaux, ou d’antiquités du Moyen Age chrétien, … et tout cela parce que nous sommes insatisfaits du peu que nous possédons. Si un seul objet nous rend tellement différents des autres, s’il embellit tellement notre maison, alors achetons des tas d’autres antiquités et ce sera toujours plus beau, et nous serons toujours plus heureux. Le résultat, c’est le chaos.

Nous avons oublié que posséder nous mène à entrer d’emblée dans une voie de l’avoir que ce soit par des biens matériels ou par des biens dits spirituels. Il faut faire la distinction entre « avoir des biens » (quels qu’ils soient) et « produire des biens » pour sortir d’une apparente contradiction. Nous ne pouvons pas sacrifier nos convictions socratiques sur l’autel de la confusion : produire des biens, surtout des biens métaphysiques, est indispensable dans une voie spirituelle véritable.  Lorsque nous produisons ces biens, nous n’achetons rien car ces biens surgissent de notre intériorité, nous les possédions déjà, sans le savoir peut-être. Ils émergent par notre action dans le monde à condition que nous agissions par oubli complet de nous-mêmes. C’est un peu comme lorsque nous sommes plongés complètement dans un film et perdons la conscience d’être un spectateur. A ce moment, nous dit Trungpa, le monde n’existe plus ; tout notre être se résume à cette scène du film.

Nous ne pouvons pas considérer la sagesse ancienne comme quelque chose à posséder car tôt ou tard nous échouerions et risquerions alors de l’abandonner. Et ce serait la fin. En outre, les consommateurs des sagesses et des techniques spirituelles ne possèdent en général qu’une bribe minuscule des courants de pensées orientales ou occidentales dont elles sont issues. Peu de personnes s’attardent sérieusement à la réflexion en profondeur que méritent ces sagesses antiques.

La possession est le résultat de l’égoïsme, elle est le produit de notre attachement aux résultats de notre action motivée par nos désirs plus ou moins voilés. Notre frénésie pour posséder toujours plus est contraire à toutes les voies spirituelles de renom.

Voici quelques extraits de la Bhagavad Gîta pour appuyer nos propos [7] :

  • L’intelligence fixe et résolue est une et homogène, ô Arjuna ! Divisée en beaucoup de branches et engagée sur des voies multiples est l’intelligence de l’irrésolu.

  • Tu as droit à l’action, mais seulement à l’action, et jamais à ses fruits; que les fruits de ton action ne soient point ton mobile. Et pourtant ne permets en toi aucun attachement à l’inaction.

  • Celui dont le mental n’est pas troublé au milieu des chagrins, et qui, parmi les plaisirs, reste libre de désir, celui qu’ont quitté attraction, peur et colère, celui-là est le sage dont est fermement fixé l’entendement.

  • En celui dont le mental s’attarde sur les objets des sens avec un intérêt absorbant, il se forme un attachement à ces objets; de l’attachement naît le désir et du désir naît la colère.

  • La colère conduit à l’égarement; de l’égarement vient la perte de la mémoire, par quoi l’intelligence est détruite; par la destruction de l’intelligence, l’homme périt.

  • Aussi, guerrier au bras puissant, chez celui qui a refréné entièrement l’excitation des sens par leurs objets, l’intelligence est fermement établie dans une calme connaissance de soi.

  • Cet être supérieur qui pour toutes les créatures est une nuit, est pour le sage qui se maîtrise l’état de veille (son jour lumineux d’être, connaissance et puissance véritables); la vie des dualités qui est pour les créatures l’état de veille (leur jour, leur conscience, leur état brillant d’activité) est une nuit (un sommeil troublé, les ténèbres de l’âme) pour le sage qui voit.

Voilà ce qu’est la spiritualité sans matérialisme et tout en étant – oh combien – concrète et pratique !

La philosophie socratique comme garde-fou d’une spiritualité authentique

Je ne serais pas juste si je ne consacrais pas les dernières lignes de cet article à la vision, très positive, que Chögyam Trungpa avait de l’Occident moderne via l’Amérique qu’il voyait comme une terre fertile en quête de spiritualité et prête à recevoir les enseignements. Le revers de la médaille est que, justement par ces valeurs, l’Occident est une bonne proie pour les charlatans, nous dit Trungpa et que nombreux sont ceux qui sont hantés par le gain d’argent ou de renommée.

C’est par la pratique de la philosophie à la manière socratique ou à la manière tibétaine que nous pourrons extraire de la spiritualité moderne cet agrégat indésirable qui la ronge et qui se traduit par le terme de « matérialisme spirituel ».

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[1] Chögyam Trungpa (Tibet 1939- Canada 1987), la plus haute autorité tibétaine qui s’est consacrée totalement à transmettre les enseignements du Bouddhisme Tibétain aux Occidentaux. La Naropa University (Boulder, Colorado) et les centres affiliés à Vajradhatu International (aujourd’hui Shambala International) font perdurer ses enseignements.

[2] F. Figares, L’homme de la tradition face à la catastrophe occidentale. © 2015 Editions Nouvelle Acropole

[3] René Guénon, La Crise du Monde moderne, Ed. Bossard, 1927

[4] Fernand SCHWARZ, La Confusion, étape de la transition, Revue Nouvelle Acropole, n° 143, 1995

[5] Chögyam Trungpa : Pratique de la voie tibétaine, Éditions du Seuil, 1976

[6] H.P. BLAVATSKY, La Voix du Silence, Ed. Adyar 2001

[7] La Bhagavad Gîta, Ed. Albin Michel 1970

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Le printemps arrive, la nature se réveille! Profitons de ce moment particulier pour nous reconnecter à elle, en nous inspirant des mythes amérindiens.

Par Bernard Guévorts, Ornithologue amateur et philosophe praticien

Revivre avec le printemps

Le printemps annonce la nidification, et l’explosion de la vie. La végétation verdit, les arbres se couvrent progressivement de leurs feuilles. Primevères, jonquilles, anémones, jacinthes maculent les bois de leurs couleurs fraîches, tandis que les crocus fleurissent dans nos pelouses. Dès février, les mésanges charbonnières nous annoncent le réveil de la nature avec le fameux chant dit « du serrurier », imitant le son d’une lime ou d’une scie à métaux : stivi-stivi-stivi, tidi-tidi-tidi, titipu-titipu-titipu… N’oublions pas non plus le pouillot véloce et sa litanie : tchif-tchaf, tchif-tchaf.

Ah, que tout cela est bon ! Nous respirons, nous revivons nous aussi.

Profitons de ce printemps et de l’opportunité qui nous est donnée de nous relier davantage à cette nature, dont nous nous sommes soit-disant « libérés », grâce à la technologie. Nous sommes unis à la nature par toutes nos fibres. Nous sommes nés de la terre comme nous sommes reliés au ciel d’où nous venons. Les anciens ont toujours considéré l’homme comme celui qui relie le ciel et la terre.

L’Homme réalisé qui a compris cela, et surtout qui vit cela, est un pontife (pontif’ex : celui qui fait le pont, le Roi-prêtre), un initié. Il est relié aux trois mondes : le monde divin, le monde humain et celui de la nature. Nous sommes bien loin de cela! Nous ne comprenons et ne vivons plus la nature. Tout au plus essayons-nous de l’aimer.

Voici quelques textes amérindiens qui peuvent nous donner un exemple de ce vécu, de ce lien entre l’Homme, la Nature et les Dieux.

La sagesse du principe créateur chez les sioux

Toute créature vivante, toute planète tire sa vie du soleil. Si le soleil n’était pas, ce serait la nuit, et rien ne pousserait – la terre serait sans vie. Mais le soleil a besoin de l’aide de la terre. Si le soleil agissait seul sur les animaux et les plantes, la chaleur serait telle qu’ils mourraient. Mais les nuages apportent la pluie, et l’action conjuguée du soleil et de la terre fournit l’humidité nécessaire à la vie. Les racines d’une plante s’enfoncent, et plus elles s’enterrent, plus elles trouvent d’humidité.

Ceci est en accord avec les lois de la nature et montre bien la sagesse de Wakan Tanka. Les plantes sont envoyées par Wakan Tanka, et sortent, de la terre à son commandement. La partie qui recevra le soleil et la pluie apparaît au-dessus du sol, et les racines plongent pour trouver l’humidité qui les attend. Les plantes et les animaux sont instruits par Wakan Tanka sur ce qu’ils ont à faire. Wakan Tanka apprend aux oiseaux à faire leurs nids; pourtant les nids de tous les oiseaux ne se ressemblent pas. Wakan Tanka leur donne seulement le contour. Certains font mieux leurs nids que d’autres. De même, certains animaux se satisfont de demeures grossières alors que d’autres rendent confortable l’endroit dans lequel ils vivent. Certains animaux prennent un meilleur soin de leurs petits que d’autres.

La forêt est le séjour de beaucoup d’oiseaux et d’autres animaux, l’eau est le séjour des poissons et des reptiles. A l’intérieur d’une même espèce, les oiseaux ne sont pas tous semblables, et il en est ainsi avec les animaux et avec les êtres humains. La raison pour laquelle Wakan Tanka ne fait pas deux oiseaux, deux animaux ou deux êtres humains absolument pareils est qu’il les a tous placés ici pour ne dépendre de personne et se suffire à eux-mêmes.

Depuis l’enfance, j’ai observé les feuilles, les arbres et l’herbe, et je n’en ai jamais vu deux absolument pareils. Ils peuvent se ressembler, mais en les examinant, j’ai trouvé qu’ils différaient sensiblement. Les plantes appartiennent à des familles différentes. II en va de même pour les animaux. Il en va de même pour les êtres humains, ayant chacun la place qui lui convient le mieux. Les graines des plantes sont portées par le vent jusqu’à ce qu’elles atteignent l’endroit où elles pousseront le mieux, où l’action du soleil et la présence d’humidité leur seront le plus favorables. Elles prennent racine et grandissent là.

Toute créature vivante, toute plante est un bienfait. Certains animaux affirment leur raison d’être par des actes précis. Les corbeaux, les buses et les mouches se ressemblent en quelque sorte par leur utilité, et même les serpents ont une raison d’être.

L’amour de la nature chez les Lakotas

Le Lakota était rempli de compassion et d’amour pour la nature. Il aimait la terre et toutes les choses de la terre, et son attachement grandissait avec l’âge. Les vieillards étaient – littéralement – épris du sol, et ne s’asseyaient ni ne se reposaient à même la terre sans le sentiment de s’approcher des forces maternelles. La terre était douce sous la peau, et ils aimaient à ôter leurs mocassins et à marcher pieds nus sur la terre sacrée. Leurs tipis s’élevaient sur cette terre dont leurs autels étaient faits. L’oiseau qui volait dans les airs venait s’y reposer, et la terre portait, sans défaillance, tout ce qui vivait et poussait. Le sol apaisait, fortifiait, lavait et guérissait.

Ces relations qu’ils entretenaient avec tous les êtres sur la terre, dans le ciel ou au fond des rivières étaient un des traits de leur existence. Ils avaient un sentiment de fraternité envers le monde des oiseaux et des animaux, qui leur gardaient leur confiance. La familiarité était si étroite entre certains Lakotas et leurs amis à plumes ou à fourrure que, tels des frères, ils parlaient le même langage.

Le vieux Lakota était un sage. Il savait que le coeur de l’homme éloigné de la nature devient dur; il savait que l’oubli du respect dû à ce qui pousse et à ce qui vit amène également à ne plus respecter l’homme. Aussi maintenait-il les jeunes gens sous la douce influence de la nature.

Chef Luther Standing Bear

Les origines du maïs selon les Mikasukis

Deux frères vivaient avec leur grand-mère près du marais du Grand Cyprès. La vieille femme s’occupait de la maison et cuisinait pour ses petits-enfants, qui, tous les jours, partaient à la chasse. Ils étaient bons chasseurs. Ils rapportaient des oiseaux, des lapins, des poissons, des anguilles et des dindes sauvages…

Un jour, la grand-mère vit ses petits-enfants assis sur le seuil de la maison, l’air découragé. La nature était en fête, mais ils avaient l’air découragé. « Que se passe-t-il ? » leur demanda-t-elle. « C’est une belle journée, la nature est en fête, et vous paraissez si tristes. » Le frère aîné dit : « Nous sommes fatigués de manger tous les jours de la viande. Ne pourrions-nous pas avoir autre chose pour changer ?’ La vieille femme répondit :  » La viande est une nourriture sacrée que le Grand Esprit nous a donnée. » Le frère cadet répliqua qu’il valait mieux ne pas abuser des présents du Grand Esprit, et varier un peu les menus. La grand-mère réfléchit et dit : « C’est une idée. » Et elle leur demanda : « Quel animal espérez-vous abattre aujourd’hui ? Un daim ? Eh bien, à votre retour, la moitié du dîner sera déjà préparée. Ce sera un bon repas, et nous cuirons la viande pour aller avec. »

Les frères partirent à la chasse. Ils se demandaient : « Tiendra-t-elle sa promesse ? Est-elle capable de réaliser ce qu’elle a promis ? – Oui, ses pouvoirs sont grands. Je crois qu’elle le peut. Oui, ses pouvoirs sont grands. »

Ils rentrèrent vers le soir, et de leur maison parvenait une odeur délicieuse.

« Grand-mère, grand-mère, crièrent-ils, que cuis-tu qui sent si bon ? » La grand-mère leur dit de dépecer la bête, de découper la viande en fines lanières, et de la lui apporter. C’était un jeune daim, et la viande fut bientôt cuite. La grand-mère prépara un grand bol de nourriture pour chacun. Cette nourriture n’avait le goût de rien de ce qu’ils connaissaient jusqu’à présent. C’était un mets délicat et savoureux. Ils voulurent savoir de quoi il s’agissait. La grand-mère leur répondit : « Le nom de cet aliment est maïs. »

Le lendemain, ils partirent de nouveau à la chasse. « Que me rapporterez-vous aujourd’hui ? » demanda la grand-mère. Ils répondirent qu’ils comptaient chasser un dindon sauvage. Et la grand-mère leur dit : « Ce soir, ce soir, il y aura encore un nouveau plat. »

Lorsqu’ils rentrèrent le soir, une odeur merveilleuse se dégageait de la maison. Une odeur rappelant celle du maïs de la veille, mais différente. Ils dépecèrent la bête, en donnèrent la viande à leur grand-mère, et attendirent l’heure du repas avec impatience. Le nouveau mets était délicieux. Ils demandèrent : « Quel est le nom de ce plat ? » Et elle répondit : « C’est du gruau, mes enfants, un autre présent que vous fait le maïs. »

Le lendemain, ils tuèrent des rats musqués. Une nouvelle odeur alléchante les attendait : la grand-mère laissait mijoter du maïs séché, et le repas fut aussi bon que les précédents. « Grand-mère, s’exclamèrent-ils, il y a tant de manières de préparer le maïs ! » Et elle dit : « Personne ne vit assez vieux pour apprécier tous les présents qu’offre le maïs à l’homme. »

Le lendemain, les deux frères partirent à la chasse, mais après quelques instants, frère cadet décida de rester, et frère aîné partit seul; frère cadet se cacha à proximité de la maison. Vers midi, il comprit que sa grand-mère se mettait à préparer le repas du soir. Il se rapprocha discrètement, et l’observa à la dérobée.

Il vit sa grand-mère étendre sur le sol une peau, et déposer à côté un bol en bois. Elle s’accroupit alors sur la peau, et se frotta les flancs avec les paumes de la main. Le maïs tombait de son corps nu sur la peau. Frère cadet s’enfuit rapidement à travers les bois, à la rencontre de frère aîné. Il lui raconta : « J’ai vu d’où notre grand-mère tire le maïs. Le maïs vient de son corps; elle se frotte les flancs, et le maïs tombe sur le sol, où elle n’a plus qu’à le ramasser. » Frère aîné était perplexe : « C’est impossible. Pourquoi ferait-elle ça ? Comment peut-elle penser que nous voulons manger le corps de notre grand-mère ? Nous ne sommes pas des cannibales. »

Ils rentrèrent vers le soir, dépecèrent leur gibier. Une odeur alléchante se répandait dans l’air, mais ils n’avaient pas faim. La grand-mère s’inquiéta : « Que vous arrive-t-il ? N’aimez-vous donc plus ma cuisine ? N’aimez-vous donc plus le maïs ? » Les deux frères étaient gênés, ils savaient pas quoi dire. Ils essayèrent de la rassurer, mais en vain; la grand-mère comprit leur trouble; elle poussa un cri, et tomba à terre, évanouie. Lorsqu’elle revint à elle, elle dit d’une voix affaiblie : « Vous avez découvert mon secret. Maintenant que mon secret est découvert, je dois me préparer à vous quitter. » Les deux frères sentirent les larmes leur monter aux yeux : « Grand-mère, ne meurs pas, ne nous quitte pas, reste avec nous, ne meurs pas, comment vivrons-nous sans toi ? » La grand-mère fit un effort pour leur parler; ses yeux étaient entrouverts, et son souffle court : « Je serai toujours avec vous. Je vais partir. Mais je serai toujours avec vous. Voici ce que vous allez faire : vous allez enterrer mon corps dans le champ, sur la colline, à l’abri des inondations. Vous me déposerez par terre, et vous recouvrirez mon corps de terre noire. Puis vous élèverez une clôture tout autour de ma tombe afin d’en écarter les porcs sauvages; vous ne laisserez personne s’approcher de ma sépulture. Au printemps suivant, vous verrez quelque chose de vert sortir du sol; de la terre où je serai enfouie, les plants pousseront hauts et verts. Ils s’épanouiront. De beaux épis garniront ses flancs. Ne touchez pas encore à mes plants. En automne, seulement, vous récolterez les épis, vous sécherez le grain, et vous l’entreposerez dans un endroit sec et propre, que les rats ne pourront pas atteindre. Puis vous attendrez le printemps. »

« Que faudra-t-il faire alors, grand-mère ? » ­ »Lorsque le grain sera sec et proprement emmagasiné, vous irez dans le monde vous chercher une épouse. Vous vous trouverez des épouses, et les emmenerez ici. Et c’est elles qui planteront au printemps le maïs. Voilà comment il faudra procéder : vous élèverez dans les champs de petites mottes de terre alignées en files. Dans chacune, vous planterez quatre graines de maïs et quatre haricots. Le maïs et le haricot pousseront ensemble et, entre les rangées, vous planterez leur petite soeur, la courge. Si vos femmes prennent bien soin de mon champ, vous vivrez toujours heureux, car vous êtes vous-mêmes bons chasseurs. Et tant que le maïs sera cultivé, je demeurerai parmi vous. »

La grand-mère soupira. Elle était vieille et fatiguée, et surtout, elle avait épuisé tous ses pouvoirs. Avant de mourir, elle bénit ses petits-enfants, leur souhaita une vie heureuse, et de réussir avec leurs femmes et leur jardin.

Les deux frères obéirent à leur grand-mère. Ils l’enterrèrent comme elle le leur avait demandé. A l’automne, lorsque le maïs fut récolté et séché, ils se trouvèrent des épouses qu’ils ramenèrent avec eux.

Voici comment le maïs parvint aux Mikasukis, et comment les Mikasukis apprirent à le cultiver.

Le mythe est assez répandu en Amérique du Nord. Les Séminoles, les Cherokees, des Senecas, les Pueblos du Rio Grande expliquent de manière analogue les origines du maïs. Le thème de la mort et de la résurrection – le corps de la grand-mère qui revit sous la forme de plante – est la caractéristique essentielle de tous les mythes concernant les origines du maïs. Un parent, le plus souvent une femme, se sacrifie afin de donner vie à la plante. Le maïs est alors vénéré comme un ancêtre. On s’adresse à lui en termes de parenté.

 

Bibliographie

Pieds nus sur la terre sacrée; Textes rassemblés par T.C. McLuhan. Ed. Denoêl, 1971.

Terre sacrée; Serge Bramly. Espaces libres. Albin Michel, 1992.

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Suite aux récents attentats qui ont secoué Paris, de nombreux appels à combattre la peur et la haine fleurissent sur les réseaux sociaux. L’appel au courage et à la dignité fait référence à une vision de l’humain véhiculée par les Droits de l’Homme mais également présente dans de nombreuses philosophies humanistes depuis la plus haute antiquité : des réponses peuvent être trouvées en relisant les stoïciens, modèles de force intérieure contre la barbarie.

Par Sylvain Cigna, Formateur à Nouvelle Acropole Belgique

« C’est pendant l’orage qu’on connaît le pilote » Sénèque

Le travail de la vie intérieure dans les écoles de philosophie antiques

L’idée générale de la philosophie morale est de postuler que l’humain peut parvenir à davantage de perfection. Mais bien plus que cela, les écoles de philosophie antiques postulent un modèle humain idéal qu’il s’agirait d’incarner ou d’atteindre. Les Grecs représentent ce modèle humain par trois cerclent qui s’interpénètrent :

  • le Soma est la partie la plus dense et matérielle mais aussi la plus lourde et difficile à mettre en mouvement.
  • la Psyché représente la partie médiane, siège des images qui peuvent relier le visible et l’invisible. C’est également le siège des émotions qui visent la conservation de l’existence matérielle et des sentiments, plus élevés et plus subtils, qui nous mènent vers le monde des Idées.
  • le Noos, esprit ou siège du monde des Idées qui nous meuvent et peuvent nous conduire à l’Unité.

Ces trois caractéristiques sont reliées par la Conscience, qui a la faculté de descendre dans le monde matériel ou de s’élever dans le monde spirituel. Elle peut s’étendre, embrasser les trois parties de notre être et les unir. Pour les Grecs, et les Romains ensuite, l’humain est un être complet reliant la matérialité à l’esprit et pouvant exprimer les idées les plus profondes et les vertus les plus élevées. Les exercices spirituels des écoles de philosophie conduisaient à la réalisation de l’unité de l’Être Humain qui atteint son apogée dans la pratique consciente de la vertu, conçue par Socrate comme un bien constitutif de notre humanité.

L’école de philosophie stoïcienne, née en Grèce vers 300 AC, également présente à Rome a influencé des personnages aussi divers que Descartes, Rousseau, Montaigne ou encore Pierre Hadot et Comte Sponville. Elle est généralement considérée comme descendant directement de la pensée socratique. La pensée qu’elle véhicule continue à développer la vision du Bien et des vertus que ses protagonistes pratiquent quotidiennement. Parmi eux, nous trouvons Sénèque qui insiste notamment sur la conduite morale et la comparaison de soi à la perfection humaine ; Épictète, précepteur et esclave, qui trouve la clé du bonheur dans le fait de ne s’occuper que de ce qui dépend de notre propre volonté ; ou encore Marc Aurèle, empereur philosophe, qui mesure sa force intérieure à la lourde tâche du chef d’état.

Ces trois penseurs et acteurs de leur temps sont des modèles de pratique des vertus au-delà des circonstances souvent difficiles de leur vie et de leur époque. Ils nous inspire dans l’attitude que nous pouvons développer face à nos défis quotidiens. Ce que démontre la dimension pratique de leur philosophie, c’est le développement d’une intériorité qui donne un espace de pensée et de recul qui permet d’agir en toute situation. Ils développent cette possibilité par un entraînement constant, comme il est possible d’entraîner un muscle. Marc Aurèle nous en donne un aperçu dans son recueil de pensées qui sont en fait des extraits du journal qu’il écrivait chaque jour pour thésauriser son expérience ou s’exhorter à se souvenir de la vertu.

Les stoïciens, modèles de force intérieure

Ces philosophes stoïciens nous transmettent l’idée d’une force intérieure qui peut se développer à l’occasion de tous les événements qui surviennent dans notre vie. Pour ces philosophes praticiens, les difficultés sont des épreuves qu’il s’agit de dépasser et qui nous apprennent à vivre si nous en retirons une expérience consciente. Nous sommes en définitive les seuls responsables de la manière dont nous percevons ce qui nous arrive.

Marc Aurèle se dit à lui-même : « Prends garde à ne point te césariser, à ne pas te teindre de cette couleur, car c’est ce qui arrive. Conserve-toi donc simple, bon, pur, digne, naturel, ami de la justice, pieux, bienveillant, tendre, résolu dans la pratique de tes devoirs. Lutte pour demeurer tel que la philosophie a voulu te former. Révère les dieux, viens en aide aux hommes. La vie est courte. L’unique fruit de l’existence sur terre est une saine disposition et des actions utiles à la communauté ».

Épictète dit : « Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses mais le jugement qu’ils portent sur les choses » ou encore : « N’attends pas que les événements arrivent comme tu le souhaites. Décide de vouloir ce qui arrive (…) et tu seras heureux ».

Sénèque à son élève : « Que tu étudies avec acharnement et que tu renonces à toute chose pour n’en faire qu’une seule : te rendre meilleur chaque jour, je l’approuve et je m’en réjouis (…) mais je te recommande de ne pas agir à la manière de ceux qui désirent non progresser mais attirer les regards, en te faisant remarque par ton comportement ou ton genre de vie », ou encore : « C’est pendant l’orage qu’on connaît le pilote ».

Ces pensées sont les fruits de leurs expériences et peuvent être autant de phares dans l’obscurité des événements qui nous emportent comme une mer déchaînée. En les méditant et en les pratiquant au jour le jour, le philosophe, le chercheur de sagesse, développe une force intérieure qui permet de rester fermement ancré et lucide. C’est l’un des aspects que propose la démarche philosophique : être plus fort pour agir dans l’adversité. C’est la base d’une vie digne et libre, si nécessaire dans la société qui nous entoure et à laquelle nous participons.

Le développement de ces vertus, de cette dignité, de cette liberté, chez nous et autour de nous peut contribuer à vaincre les difficultés personnelles et sociétales pour un avenir meilleur et plus harmonieux. C’est aussi et surtout un travail volontaire et conscient de développement des capacités latentes que tous les humains portent en eux : c’est en cela une opportunité de mettre en œuvre concrètement l’un des piliers de la démocratie : l’égalité, celle de nos possibilités de développement quelle que soit notre ethnie, nos croyances ou notre sexe.

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Royaume mythique, Shambhala livre ses enseignements remplis de sagesse, celle de la voie sacrée du guerrier, une voie de bonté et de courage, libérée de la peur d’être soi-même.

Par Fernand Figares – Président de Nouvelle Acropole Belgique

Le royaume mythique de Shambhala

Chögyam Trungpa, reconnu comme l’une des figures marquantes de la génération contemporaine tibétaine, a su présenter au grand public, sous forme moderne, les enseignements traditionnels du royaume de Shambhala [1].

Le bouddhisme a joué un rôle important dans l’évolution de la société de Shambhala et la légende nous raconte que Bouddha Siddharta Gautama dispensa son enseignement au premier roi de ce pays himalayen.

Chez les Tibétains, une croyance populaire veut que le royaume de Shambhala existe encore, caché dans quelque vallée lointaine des montagnes inaccessibles de leur pays. Selon d’autres versions de la légende, le royaume disparut de la surface de la terre il y a bien des siècles. D’après ces récits, les rois Rigden de Shambhala continuent à veiller aux affaires humaines et ils reviendront un jour sur terre pour sauver l’humanité de la destruction. Beaucoup de Tibétains croient que le grand roi guerrier Gésar de Ling, fut inspiré et guidé par les Rigden et la sagesse de Shambhala. Gésar vécut vers le XIe siècle et régna sur la principauté de Ling dans le Tibet oriental. Ses exploits de guerrier et de souverain se répandirent après sa mort dans tout le Tibet et finirent par constituer sa plus imposante épopée de la littérature tibétaine. Selon les récits légendaires, Gésar reviendra de Shambhala à la tête d’une armée pour conquérir les forces des ténèbres dans le monde.

Selon Chögyam Trungpa, les enseignements de Shambhala se fondent sur la prémisse qu’il existe réellement une sagesse humaine fondamentale qui peut nous aider à résoudre les problèmes du monde. Cette sagesse n’est pas l’apanage d’une culture ou d’une religion. Il s’agit plutôt d’une tradition humaine de l’art du guerrier qui a existé dans de nombreuses traditions et à bien des périodes de l’histoire. Le mot guerrier traduit le tibétain pawo, qui signifie littéralement vaillant. L’art du guerrier dans ce contexte est la tradition de la vaillance humaine, la tradition du courage. Les Indiens des Plaines, les légendes des cultures précolombiennes d’Amérique du Sud, l’idéal japonais du samouraï, les chevaliers de la Table Ronde et le Roi Arthur sont tous de beaux exemples de l’art du guerrier.

Le guerrier reconnait sa peur

Le secret de l’enseignement de Shambhala est de ne pas avoir peur de soi. Cela implique une forte dose de générosité car lorsque nous avons peur de nous-mêmes et du monde environnant, nous devenons extrêmement égoïstes et nous construisons notre propre cocon afin d’y vivre seuls et en sécurité. C’est comme si nous voulions retourner à l’utérus maternel et nous y blottir pour toujours, afin d’éviter la naissance.

Aveuglés par la lumière du jour, nous préférons nous cacher dans les souterrains de notre personnalité. Nous pensons être à l’abri mais au fond de nous-mêmes, nous continuons à tressaillir de peur.

La voie de la lâcheté consiste à nous enfoncer dans un cocon pour y perpétuer des processus habituels. Constamment occupés à reproduire nos schémas de conduite et de pensée, nous ne nous sentons jamais obligés de faire un bond dans l’air libre, vers d’autres horizons. Bien au contraire, nous nous engouffrons dans la pénombre de notre propre environnement, sans autre compagnie que l’odeur de notre propre sueur.

Ce cocon humide et malsain nous paraît un héritage, un bijou de famille, et nous refusons de nous départir de ce souvenir mi-bon, mi-mauvais. Dans le cocon, il n’y a aucune forme de danse : on n’y bouge pas, on n’y respire pas, on n’y cille même pas.

C’est un endroit confortable et soporifique, un chez-nous à l’atmosphère concentrée et très familière. Le monde du cocon n’a jamais connu le grand nettoyage du printemps[2].

Nous commençons à dépasser la peur lorsque nous l’observons, lorsque nous nous mettons à examiner cette obscurité confortable, à la toucher, à la regarder. Elle change soudain de visage ! Elle n’est plus notre refuge mais notre prison et la peur devient insoutenable. Il faut sortir ! Donc, le premier élan qui fait que l’on se détourne de l’obscurité, du cocon vers la lumière est un désir d’air frais.

En effet, l’expérience du courage se fait à travers l’expérience de la peur. Pour commencer, il faut cesser de se punir ou de se condamner. Il nous faut reconnaître notre peur, en prendre conscience et nous réconcilier avec elle en sachant que l’essence de la lâcheté est de ne pas reconnaître la peur. D’ailleurs, puisque nous sommes capables d’éprouver la peur, nous pourrions également accéder à l’expérience du courage, qui ne vise pas à supprimer la peur, mais à la dépasser.

La reconnaissance de la peur nous rend mélancoliques : nous éprouvons une grande tristesse. La solitude nous embrasse et nous ressentons une lourde sensation dans la poitrine. Si nous parvenons à lâcher prise, des larmes montent aux yeux et annoncent que nous sommes prêts à faire l’expérience du courage : elles apportent le premier signe d’un authentique esprit de guerrier.

Trouver ce que nous avons à offrir

Ces larmes sont l’avant-garde de notre volonté de sortir en plein air, de notre volonté de quitter le cocon que nous avions bâti pour nous protéger de nous-mêmes. Il faut sortir et découvrir en nous ce que nous pouvons offrir au monde car le monde a besoin de nous et nous avons besoin du monde. C’est pourquoi nous devons nous efforcer d’examiner notre propre expérience afin de voir ce qu’elle contient d’utile pour ennoblir notre existence et pour aider les autres à en faire autant.

Si nous sommes disposés à y jeter un coup d’oeil impartial, nous verrons que malgré tous nos problèmes et toute notre confusion, malgré les hauts et les bas émotionnels, il y a quelque chose d’intrinsèquement bon dans notre existence d’êtres humains. Il est indispensable d’expérimenter cette racine de la bonté et de la confiance primordialement libre pour envisager une amélioration quelconque de nous-mêmes et de notre entourage. Si nous ne faisons que râler, que pleurer nos malheurs et notre misère, si nous n’avons que pitié de nous, quels droits avons-nous de demander de l’aide, de la justice ou du simple réconfort ?

Qui n’a pas ressenti le plaisir d’une bouffée d’air frais en sortant d’une pièce pleine de fumée et d’odeurs denses ? Vous rappelez-vous le premier baiser ? Une plongée dans un lac de montagne lorsque la canicule, la transpiration et la fatigue nous ont presque étouffés ! Voilà la bonté qu’il nous est donné d’entrevoir à chaque instant, mais souvent, nous ne la reconnaissons pas.

Dans l’enseignement de Shambhala, cette expérience de la bonté doit être utilisée pour découvrir en nous ce que nous pouvons offrir aux autres et débuter ainsi dans la voie du guerrier.

Pourtant il reste encore une question. Quel rapport ont ces expériences que nous avons faites avec notre expérience courante ? Nous ne pouvons pas courir de gauche à droite pour essayer de nous approprier cette bonté, moins encore de vouloir l’acheter. Dans ce cas, le problème est que l’on ne sera jamais satisfait, même si on obtient ce qu’on veut parce que nous continuerons à désirer toujours plus.

La réponse à ces questions est très simple: il nous faut lâcher prise, il nous faut de l’humour ! Notre problème est que nous prenons la vie trop au sérieux. Si nous pouvions rire de nous-mêmes de temps en temps ! De nos jours, il y a des thérapies pour la dépression basées sur le rire : il faut rire jusqu’à l’hystérie. Je n’ai pas expérimenté la technique, mais je suis certain qu’elle est bonne !

Les trois refuges

Dans le bouddhisme, nous trouvons le lâcher prise dans l’énoncé des trois refuges : je prends refuge dans le Bouddha, je prends refuge dans le dharma, je prends refuge dans la sangha.

Je prends refuge dans le Bouddha consiste à faire l’expérience de l’abandon – c’est-à-dire reconnaître la négativité comme une composante de notre être – et de l’ouverture à cette négativité. Certainement nous sommes maladroits, souvent stupides ; nous avons manqué de courage dans mille et une circonstances, nous nous en voulons à mort pour ne pas avoir réagi à temps… La liste peut s’allonger au goût de chacun. Et alors ! Nous sommes vivants ! Nous avons un enfant, une certaine intelligence, probablement un travail qui nous permet de manger et de dormir au chaud tandis que la moitié de la planète crève de froid et de faim. Nous avons trop, et nous ne nous en rendons pas compte !

Je prends refuge dans le dharma (la loi de l’existence) consiste à faire l’expérience de la vie comme elle est. Je veux ouvrir les yeux aux circonstances de la vie telles qu’elles sont réellement, et non telles que je voudrais qu’elles soient. Autrement, le monde devient un mirage brumeux dans lequel il nous faut des masques pour survivre. Nous devons réapprendre à vivre et pour ce faire, il faut ôter les masques.

Tout le monde les utilise, et tout le monde le sait. Lorsque quelqu’un se montre comme il est, il donne l’exemple aux autres et sera reconnu par ceux qui gardent encore un peu de dignité. La pire laideur se transforme par le courage et la voie de guerrier s’ouvre à celui qui se libère de la peur d’être soi-même.

Je prends refuge dans la sangha (la communauté, les compagnons) consiste à partager son expérience avec les autres mais sans dépendre d’eux, sans s’appuyer les uns sur les autres lorsqu’on avance dans le chemin. Si dans un groupe humain, les uns prennent appui sur les autres, lorsque l’un trébuche, tout le monde trébuche [3].

Se soutenir n’est pas s’appuyer. Les plus faibles doivent apporter leur effort à la communauté, même si les plus forts poussent avec plus de vigueur. Parmi les hommes, il en est de faibles et de plus forts mais les uns et les autres sont des êtres humains. L’assistance est une des maladies de notre société et lorsqu’une personne devient assistée, on tue son droit fondamental à participer au voyage de l’humanité.

Être faible n’est pas honteux et si nous regardons bien à l’intérieur de nous-mêmes, nous trouverons toujours quelque chose à partager avec nos compagnons de route et nous pourrons redécouvrir la fraîcheur de la brise pendant que nous marchons ensemble, les uns avec les autres.

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[1] Chögyam Trungpa : Shambhala, la voie sacrée du guerrier, Éditions du Seuil, 1990.

[2] Chögyam Trungpa : Pratique de la voie tibétaine, Éditions du Seuil, 1976.

[3] Chögyam Trungpa : Pratique de la voie tibétaine, Éditions du Seuil , 1976.