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Le printemps arrive, la nature se réveille! Profitons de ce moment particulier pour nous reconnecter à elle, en nous inspirant des mythes amérindiens.

Par Bernard Guévorts, Ornithologue amateur et philosophe praticien

Revivre avec le printemps

Le printemps annonce la nidification, et l’explosion de la vie. La végétation verdit, les arbres se couvrent progressivement de leurs feuilles. Primevères, jonquilles, anémones, jacinthes maculent les bois de leurs couleurs fraîches, tandis que les crocus fleurissent dans nos pelouses. Dès février, les mésanges charbonnières nous annoncent le réveil de la nature avec le fameux chant dit « du serrurier », imitant le son d’une lime ou d’une scie à métaux : stivi-stivi-stivi, tidi-tidi-tidi, titipu-titipu-titipu… N’oublions pas non plus le pouillot véloce et sa litanie : tchif-tchaf, tchif-tchaf.

Ah, que tout cela est bon ! Nous respirons, nous revivons nous aussi.

Profitons de ce printemps et de l’opportunité qui nous est donnée de nous relier davantage à cette nature, dont nous nous sommes soit-disant « libérés », grâce à la technologie. Nous sommes unis à la nature par toutes nos fibres. Nous sommes nés de la terre comme nous sommes reliés au ciel d’où nous venons. Les anciens ont toujours considéré l’homme comme celui qui relie le ciel et la terre.

L’Homme réalisé qui a compris cela, et surtout qui vit cela, est un pontife (pontif’ex : celui qui fait le pont, le Roi-prêtre), un initié. Il est relié aux trois mondes : le monde divin, le monde humain et celui de la nature. Nous sommes bien loin de cela! Nous ne comprenons et ne vivons plus la nature. Tout au plus essayons-nous de l’aimer.

Voici quelques textes amérindiens qui peuvent nous donner un exemple de ce vécu, de ce lien entre l’Homme, la Nature et les Dieux.

La sagesse du principe créateur chez les sioux

Toute créature vivante, toute planète tire sa vie du soleil. Si le soleil n’était pas, ce serait la nuit, et rien ne pousserait – la terre serait sans vie. Mais le soleil a besoin de l’aide de la terre. Si le soleil agissait seul sur les animaux et les plantes, la chaleur serait telle qu’ils mourraient. Mais les nuages apportent la pluie, et l’action conjuguée du soleil et de la terre fournit l’humidité nécessaire à la vie. Les racines d’une plante s’enfoncent, et plus elles s’enterrent, plus elles trouvent d’humidité.

Ceci est en accord avec les lois de la nature et montre bien la sagesse de Wakan Tanka. Les plantes sont envoyées par Wakan Tanka, et sortent, de la terre à son commandement. La partie qui recevra le soleil et la pluie apparaît au-dessus du sol, et les racines plongent pour trouver l’humidité qui les attend. Les plantes et les animaux sont instruits par Wakan Tanka sur ce qu’ils ont à faire. Wakan Tanka apprend aux oiseaux à faire leurs nids; pourtant les nids de tous les oiseaux ne se ressemblent pas. Wakan Tanka leur donne seulement le contour. Certains font mieux leurs nids que d’autres. De même, certains animaux se satisfont de demeures grossières alors que d’autres rendent confortable l’endroit dans lequel ils vivent. Certains animaux prennent un meilleur soin de leurs petits que d’autres.

La forêt est le séjour de beaucoup d’oiseaux et d’autres animaux, l’eau est le séjour des poissons et des reptiles. A l’intérieur d’une même espèce, les oiseaux ne sont pas tous semblables, et il en est ainsi avec les animaux et avec les êtres humains. La raison pour laquelle Wakan Tanka ne fait pas deux oiseaux, deux animaux ou deux êtres humains absolument pareils est qu’il les a tous placés ici pour ne dépendre de personne et se suffire à eux-mêmes.

Depuis l’enfance, j’ai observé les feuilles, les arbres et l’herbe, et je n’en ai jamais vu deux absolument pareils. Ils peuvent se ressembler, mais en les examinant, j’ai trouvé qu’ils différaient sensiblement. Les plantes appartiennent à des familles différentes. II en va de même pour les animaux. Il en va de même pour les êtres humains, ayant chacun la place qui lui convient le mieux. Les graines des plantes sont portées par le vent jusqu’à ce qu’elles atteignent l’endroit où elles pousseront le mieux, où l’action du soleil et la présence d’humidité leur seront le plus favorables. Elles prennent racine et grandissent là.

Toute créature vivante, toute plante est un bienfait. Certains animaux affirment leur raison d’être par des actes précis. Les corbeaux, les buses et les mouches se ressemblent en quelque sorte par leur utilité, et même les serpents ont une raison d’être.

L’amour de la nature chez les Lakotas

Le Lakota était rempli de compassion et d’amour pour la nature. Il aimait la terre et toutes les choses de la terre, et son attachement grandissait avec l’âge. Les vieillards étaient – littéralement – épris du sol, et ne s’asseyaient ni ne se reposaient à même la terre sans le sentiment de s’approcher des forces maternelles. La terre était douce sous la peau, et ils aimaient à ôter leurs mocassins et à marcher pieds nus sur la terre sacrée. Leurs tipis s’élevaient sur cette terre dont leurs autels étaient faits. L’oiseau qui volait dans les airs venait s’y reposer, et la terre portait, sans défaillance, tout ce qui vivait et poussait. Le sol apaisait, fortifiait, lavait et guérissait.

Ces relations qu’ils entretenaient avec tous les êtres sur la terre, dans le ciel ou au fond des rivières étaient un des traits de leur existence. Ils avaient un sentiment de fraternité envers le monde des oiseaux et des animaux, qui leur gardaient leur confiance. La familiarité était si étroite entre certains Lakotas et leurs amis à plumes ou à fourrure que, tels des frères, ils parlaient le même langage.

Le vieux Lakota était un sage. Il savait que le coeur de l’homme éloigné de la nature devient dur; il savait que l’oubli du respect dû à ce qui pousse et à ce qui vit amène également à ne plus respecter l’homme. Aussi maintenait-il les jeunes gens sous la douce influence de la nature.

Chef Luther Standing Bear

Les origines du maïs selon les Mikasukis

Deux frères vivaient avec leur grand-mère près du marais du Grand Cyprès. La vieille femme s’occupait de la maison et cuisinait pour ses petits-enfants, qui, tous les jours, partaient à la chasse. Ils étaient bons chasseurs. Ils rapportaient des oiseaux, des lapins, des poissons, des anguilles et des dindes sauvages…

Un jour, la grand-mère vit ses petits-enfants assis sur le seuil de la maison, l’air découragé. La nature était en fête, mais ils avaient l’air découragé. « Que se passe-t-il ? » leur demanda-t-elle. « C’est une belle journée, la nature est en fête, et vous paraissez si tristes. » Le frère aîné dit : « Nous sommes fatigués de manger tous les jours de la viande. Ne pourrions-nous pas avoir autre chose pour changer ?’ La vieille femme répondit :  » La viande est une nourriture sacrée que le Grand Esprit nous a donnée. » Le frère cadet répliqua qu’il valait mieux ne pas abuser des présents du Grand Esprit, et varier un peu les menus. La grand-mère réfléchit et dit : « C’est une idée. » Et elle leur demanda : « Quel animal espérez-vous abattre aujourd’hui ? Un daim ? Eh bien, à votre retour, la moitié du dîner sera déjà préparée. Ce sera un bon repas, et nous cuirons la viande pour aller avec. »

Les frères partirent à la chasse. Ils se demandaient : « Tiendra-t-elle sa promesse ? Est-elle capable de réaliser ce qu’elle a promis ? – Oui, ses pouvoirs sont grands. Je crois qu’elle le peut. Oui, ses pouvoirs sont grands. »

Ils rentrèrent vers le soir, et de leur maison parvenait une odeur délicieuse.

« Grand-mère, grand-mère, crièrent-ils, que cuis-tu qui sent si bon ? » La grand-mère leur dit de dépecer la bête, de découper la viande en fines lanières, et de la lui apporter. C’était un jeune daim, et la viande fut bientôt cuite. La grand-mère prépara un grand bol de nourriture pour chacun. Cette nourriture n’avait le goût de rien de ce qu’ils connaissaient jusqu’à présent. C’était un mets délicat et savoureux. Ils voulurent savoir de quoi il s’agissait. La grand-mère leur répondit : « Le nom de cet aliment est maïs. »

Le lendemain, ils partirent de nouveau à la chasse. « Que me rapporterez-vous aujourd’hui ? » demanda la grand-mère. Ils répondirent qu’ils comptaient chasser un dindon sauvage. Et la grand-mère leur dit : « Ce soir, ce soir, il y aura encore un nouveau plat. »

Lorsqu’ils rentrèrent le soir, une odeur merveilleuse se dégageait de la maison. Une odeur rappelant celle du maïs de la veille, mais différente. Ils dépecèrent la bête, en donnèrent la viande à leur grand-mère, et attendirent l’heure du repas avec impatience. Le nouveau mets était délicieux. Ils demandèrent : « Quel est le nom de ce plat ? » Et elle répondit : « C’est du gruau, mes enfants, un autre présent que vous fait le maïs. »

Le lendemain, ils tuèrent des rats musqués. Une nouvelle odeur alléchante les attendait : la grand-mère laissait mijoter du maïs séché, et le repas fut aussi bon que les précédents. « Grand-mère, s’exclamèrent-ils, il y a tant de manières de préparer le maïs ! » Et elle dit : « Personne ne vit assez vieux pour apprécier tous les présents qu’offre le maïs à l’homme. »

Le lendemain, les deux frères partirent à la chasse, mais après quelques instants, frère cadet décida de rester, et frère aîné partit seul; frère cadet se cacha à proximité de la maison. Vers midi, il comprit que sa grand-mère se mettait à préparer le repas du soir. Il se rapprocha discrètement, et l’observa à la dérobée.

Il vit sa grand-mère étendre sur le sol une peau, et déposer à côté un bol en bois. Elle s’accroupit alors sur la peau, et se frotta les flancs avec les paumes de la main. Le maïs tombait de son corps nu sur la peau. Frère cadet s’enfuit rapidement à travers les bois, à la rencontre de frère aîné. Il lui raconta : « J’ai vu d’où notre grand-mère tire le maïs. Le maïs vient de son corps; elle se frotte les flancs, et le maïs tombe sur le sol, où elle n’a plus qu’à le ramasser. » Frère aîné était perplexe : « C’est impossible. Pourquoi ferait-elle ça ? Comment peut-elle penser que nous voulons manger le corps de notre grand-mère ? Nous ne sommes pas des cannibales. »

Ils rentrèrent vers le soir, dépecèrent leur gibier. Une odeur alléchante se répandait dans l’air, mais ils n’avaient pas faim. La grand-mère s’inquiéta : « Que vous arrive-t-il ? N’aimez-vous donc plus ma cuisine ? N’aimez-vous donc plus le maïs ? » Les deux frères étaient gênés, ils savaient pas quoi dire. Ils essayèrent de la rassurer, mais en vain; la grand-mère comprit leur trouble; elle poussa un cri, et tomba à terre, évanouie. Lorsqu’elle revint à elle, elle dit d’une voix affaiblie : « Vous avez découvert mon secret. Maintenant que mon secret est découvert, je dois me préparer à vous quitter. » Les deux frères sentirent les larmes leur monter aux yeux : « Grand-mère, ne meurs pas, ne nous quitte pas, reste avec nous, ne meurs pas, comment vivrons-nous sans toi ? » La grand-mère fit un effort pour leur parler; ses yeux étaient entrouverts, et son souffle court : « Je serai toujours avec vous. Je vais partir. Mais je serai toujours avec vous. Voici ce que vous allez faire : vous allez enterrer mon corps dans le champ, sur la colline, à l’abri des inondations. Vous me déposerez par terre, et vous recouvrirez mon corps de terre noire. Puis vous élèverez une clôture tout autour de ma tombe afin d’en écarter les porcs sauvages; vous ne laisserez personne s’approcher de ma sépulture. Au printemps suivant, vous verrez quelque chose de vert sortir du sol; de la terre où je serai enfouie, les plants pousseront hauts et verts. Ils s’épanouiront. De beaux épis garniront ses flancs. Ne touchez pas encore à mes plants. En automne, seulement, vous récolterez les épis, vous sécherez le grain, et vous l’entreposerez dans un endroit sec et propre, que les rats ne pourront pas atteindre. Puis vous attendrez le printemps. »

« Que faudra-t-il faire alors, grand-mère ? » ­ »Lorsque le grain sera sec et proprement emmagasiné, vous irez dans le monde vous chercher une épouse. Vous vous trouverez des épouses, et les emmenerez ici. Et c’est elles qui planteront au printemps le maïs. Voilà comment il faudra procéder : vous élèverez dans les champs de petites mottes de terre alignées en files. Dans chacune, vous planterez quatre graines de maïs et quatre haricots. Le maïs et le haricot pousseront ensemble et, entre les rangées, vous planterez leur petite soeur, la courge. Si vos femmes prennent bien soin de mon champ, vous vivrez toujours heureux, car vous êtes vous-mêmes bons chasseurs. Et tant que le maïs sera cultivé, je demeurerai parmi vous. »

La grand-mère soupira. Elle était vieille et fatiguée, et surtout, elle avait épuisé tous ses pouvoirs. Avant de mourir, elle bénit ses petits-enfants, leur souhaita une vie heureuse, et de réussir avec leurs femmes et leur jardin.

Les deux frères obéirent à leur grand-mère. Ils l’enterrèrent comme elle le leur avait demandé. A l’automne, lorsque le maïs fut récolté et séché, ils se trouvèrent des épouses qu’ils ramenèrent avec eux.

Voici comment le maïs parvint aux Mikasukis, et comment les Mikasukis apprirent à le cultiver.

Le mythe est assez répandu en Amérique du Nord. Les Séminoles, les Cherokees, des Senecas, les Pueblos du Rio Grande expliquent de manière analogue les origines du maïs. Le thème de la mort et de la résurrection – le corps de la grand-mère qui revit sous la forme de plante – est la caractéristique essentielle de tous les mythes concernant les origines du maïs. Un parent, le plus souvent une femme, se sacrifie afin de donner vie à la plante. Le maïs est alors vénéré comme un ancêtre. On s’adresse à lui en termes de parenté.

 

Bibliographie

Pieds nus sur la terre sacrée; Textes rassemblés par T.C. McLuhan. Ed. Denoêl, 1971.

Terre sacrée; Serge Bramly. Espaces libres. Albin Michel, 1992.

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