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Par Fernand Figares, directeur de Nouvelle Acropole Belgique

« Un certain nombre de voies de traverse conduisent à une version distordue, égocentrique, de la vie spirituelle. Nous pouvons nous illusionner en pensant que nous nous développons spirituellement, alors qu’en fait nous usons de techniques spirituelles pour renforcer notre égo. Cette distorsion fondamentale mérite le nom de matérialisme spirituel. »

Chögyam Trungpa

C’est à la fin des années 70 que j’ai entendu la notion de matérialisme spirituel pour la première fois, lorsque j’ai découvert l’œuvre de Chögyam Trungpa[1] : Pratique de la voie tibétaine. Cet article est inspiré des idées transmises par ce grand philosophe.

De l’anti-tradition à la contre-tradition, du matérialisme agnostique au matérialisme spirituel

La désacralisation de notre culture est le résultat d’un processus qui a débuté dans notre histoire à la Renaissance. Nous avons publié différents articles sur le sujet [2]. Elle est le résultat du positivisme et de l’agnosticisme ainsi que de toute une série de déviations religieuses. Parmi les plus récentes,celles qui se sont développées avec le New Age et avec la très controversée mouvance du « bien-être ». Gilbert Durand parlait de « l’occultation de la pensée traditionnelle » faisant référence à cette gigantesque entreprise de démythologisation et de désacralisation. L’homme occidental a été amputé de sa dimension imaginaire, de ses facultés créatrices et la foi, le rêve, l’imagination, l’espoir se sont réfugiés dans des idéologies, c’est-à-dire dans des visions extrêmement réduites du monde mythique et spirituel.

Guénon a appelé « anti-tradition » cette entreprise de démythologisation, c’est-à-dire la négation de toute réalité spirituelle et sagesse traditionnelle. L’anti-tradition s’oppose à la vision globale, vision qui englobe l’ensemble du vivant, dans une logique d’ouverture et de réunion des contraires. A partir de la Renaissance, cette vision traditionnelle va donc se vider peu à peu de tout contenu et donner naissance à l’ombre d’elle-même : l’anti-tradition. [3]

De surcroit, cette entreprise s’est prolongée à travers un autre phénomène – la contre-tradition -un mélange d’anti-tradition et de tradition vidée de sens et de contenu, véhiculée par les églises. Bien que ce phénomène semble récent par l’ampleur qui l’a dévoilé au plus grand nombre, ses racines remontent au milieu du XIXe siècle avec notamment la recherche des pouvoirs paranormaux, l’occultisme, les mouvements spirites… René Guénon avait prévu le retour à une pseudo-spiritualité sous le prétexte d’une restauration spirituelle, une sorte de plongée dans la qualité un peu partout et en toutes choses, « mais une qualité prise à rebours de sa valeur légitime et normale. »[4]

La prolifération de techniques dites spirituelles ou de stages dont le but est d’introduire cette pseudo-qualité frôle la paranoïa : depuis les massages de tout genre et de toute origine, en passant par des thérapies mystiques, des voyages chamaniques, du channeling et de la médiumnité, du coaching de l’éveil ou de la lumière… Comment s’y retrouver dans tout ce « bazar » chaotique ?

Je ne voudrais pas m’ériger en juge impitoyable de tout cet « univers » car dans la boue, il y a aussi des perles mais force est de constater le règne de la confusion.

Si l’anti-tradition peut être définie comme un « matérialisme agnostique », la contre-tradition peut être appelée « matérialisme spirituel ». Si l’anti-tradition débouche sur le règne exclusif de la quantité, la contre-tradition nous plonge dans le monde de la confusion, car non seulement la contre-tradition détourne des connaissances et des techniques spirituelles à des fins particulières et personnelles, mais encore toutes ces techniques et méthodes y sont mises sur un pied d’égalité, sans aucun discernement. La contre-tradition, c’est le fait de croire que tout est équivalent sur ce chemin de l’évolution spirituelle : un cours de yoga, un cours à la Sorbonne, un repas végétarien, etc.[4]

Le matérialisme spirituel est une spiritualité gonflée par l’égo

Revenons alors à Chögyam Trungpa, et voyons ce que nous pouvons extraire de ses enseignements pour récupérer l’authenticité de la recherche spirituelle. Dans le Bouddhisme, l’égo est considéré comme un piège car sa force est précisément de tout convertir à sa propre utilité, la spiritualité comprise. Le renoncement à l’égo, promus par le Bouddhisme, est prôné par toutes les écoles et par toutes les techniques spirituelles, mêmes parmi les propositions modernes. Il est assez paradoxal de constater que si la plupart de gens ont un regard bienveillant envers ces courants de pensée, ils continuent à gonfler leur égo, par leurs actions et pratiques, sans se soucier du monde.

Nous copions et réalisons plutôt bien toutes les postures, tous les mouvements de tel ou tel type de pratique… Nous exécutons correctement tous les rythmes respiratoires prônés par ces pratiques du « bien-être »… Mais notre mode de vie, néanmoins, reste inchangé … si ce n’est que nous avons introduit dans nos assiettes un peu de « bio » et des légumes exotiques, en précisant que nous sommes de ceux qui voudraient voir diminuer drastiquement la consommation de viande rouge ! Une fois de plus, je ne souhaite pas faire une critique sans aucune nuance de cette tendance qui aborde toutefois très souvent une forme naïve du bien-être. Mon intention est avant tout de rendre les propos de Chögyam Trungpa plus lisibles pour des lecteurs peu familiarisés avec la dureté du Vajrayana , la « voie indestructible » proposée par cet éminent Tibétain, qui est avant tout une voie d’excellence.

Ce bouddhiste tibétain nous dit que notre mode de vie nous enferme dans un cocon, « un cocon humide et malsain qui nous paraît un héritage, un bijou de famille, … où il n’y a aucune forme de danse… où on n’y bouge pas, on n’y respire pas, on n’y cille même pas… C’est un endroit confortable et soporifique, un chez-nous à l’atmosphère concentrée et très familière… qui n’a jamais connu le grand nettoyage du printemps ».[5]

Quand nous nous trouvons face au conflit entre ces enseignements et notre mode de vie, l’égo – c’est-à-dire notre mental – nous mène en bateau et nous aide à interpréter la situation de telle sorte que la divergence soit neutralisée. Pour Chögyam Trungpa, il n’y a aucune autre option que celle de « pourfendre cette rationalisation du sentier spirituel et de nos propres actions et d’aller au-delà si nous voulons réaliser la véritable spiritualité.»

La difficulté est énorme car la discussion se fait dans un cadre logique parfaitement cohérent et tout paraît clair et précis. Trungpa insiste sur le fait que le mental s’érige comme une sorte de conseiller spirituel et comme nous avons foi dans son intégralité, dans sa droiture, son sérieux et sa sincérité, il nous est presque impossible de le contourner car il y va de notre propre honorabilité et de notre propre conscience. Or, un autre texte tibétain nous dit que « le Mental est le grand Meurtrier du Réel ».[6]

Les techniques spirituelles sont un moyen, pas une fin

Alors comment faire ? La seule option qui existe, me semble-t-il, est de donner à toutes ces techniques, pratiques et modes d’alimentation leur vraie place avec une grande dose d’humilité. Il ne faut pas confondre les moyens avec les finalités. Croire que ces modes de comportement au quotidien relèvent de la spiritualité me semble insensé.   Que nous nous sentions mieux grâce à une technique ou alimentation quelconque ne veut pas dire que nous menons une vie spirituelle intense.

Le bouddhisme nous exhorte à rejeter la « bureaucratie de l’égo », celle qui nous présente une hiérarchie de valeurs propres à la psyché en oubliant trop souvent d’autres dimensions du réel beaucoup plus exigeantes et difficiles. Introduire quelques changements mineurs dans notre vie en prêtant plus d’attention à certains de nos comportements est salutaire et nécessaire dans nos sociétés mais cela ne fait pas de nous des spiritualistes engagés.

Produire des biens spirituels plutôt que de les posséder et de les consommer

Chögyam Trungpa nous compare à des boutiquiers avides de remplir leurs demeures d’objets orientaux, ou d’antiquités du Moyen Age chrétien, … et tout cela parce que nous sommes insatisfaits du peu que nous possédons. Si un seul objet nous rend tellement différents des autres, s’il embellit tellement notre maison, alors achetons des tas d’autres antiquités et ce sera toujours plus beau, et nous serons toujours plus heureux. Le résultat, c’est le chaos.

Nous avons oublié que posséder nous mène à entrer d’emblée dans une voie de l’avoir que ce soit par des biens matériels ou par des biens dits spirituels. Il faut faire la distinction entre « avoir des biens » (quels qu’ils soient) et « produire des biens » pour sortir d’une apparente contradiction. Nous ne pouvons pas sacrifier nos convictions socratiques sur l’autel de la confusion : produire des biens, surtout des biens métaphysiques, est indispensable dans une voie spirituelle véritable.  Lorsque nous produisons ces biens, nous n’achetons rien car ces biens surgissent de notre intériorité, nous les possédions déjà, sans le savoir peut-être. Ils émergent par notre action dans le monde à condition que nous agissions par oubli complet de nous-mêmes. C’est un peu comme lorsque nous sommes plongés complètement dans un film et perdons la conscience d’être un spectateur. A ce moment, nous dit Trungpa, le monde n’existe plus ; tout notre être se résume à cette scène du film.

Nous ne pouvons pas considérer la sagesse ancienne comme quelque chose à posséder car tôt ou tard nous échouerions et risquerions alors de l’abandonner. Et ce serait la fin. En outre, les consommateurs des sagesses et des techniques spirituelles ne possèdent en général qu’une bribe minuscule des courants de pensées orientales ou occidentales dont elles sont issues. Peu de personnes s’attardent sérieusement à la réflexion en profondeur que méritent ces sagesses antiques.

La possession est le résultat de l’égoïsme, elle est le produit de notre attachement aux résultats de notre action motivée par nos désirs plus ou moins voilés. Notre frénésie pour posséder toujours plus est contraire à toutes les voies spirituelles de renom.

Voici quelques extraits de la Bhagavad Gîta pour appuyer nos propos [7] :

  • L’intelligence fixe et résolue est une et homogène, ô Arjuna ! Divisée en beaucoup de branches et engagée sur des voies multiples est l’intelligence de l’irrésolu.

  • Tu as droit à l’action, mais seulement à l’action, et jamais à ses fruits; que les fruits de ton action ne soient point ton mobile. Et pourtant ne permets en toi aucun attachement à l’inaction.

  • Celui dont le mental n’est pas troublé au milieu des chagrins, et qui, parmi les plaisirs, reste libre de désir, celui qu’ont quitté attraction, peur et colère, celui-là est le sage dont est fermement fixé l’entendement.

  • En celui dont le mental s’attarde sur les objets des sens avec un intérêt absorbant, il se forme un attachement à ces objets; de l’attachement naît le désir et du désir naît la colère.

  • La colère conduit à l’égarement; de l’égarement vient la perte de la mémoire, par quoi l’intelligence est détruite; par la destruction de l’intelligence, l’homme périt.

  • Aussi, guerrier au bras puissant, chez celui qui a refréné entièrement l’excitation des sens par leurs objets, l’intelligence est fermement établie dans une calme connaissance de soi.

  • Cet être supérieur qui pour toutes les créatures est une nuit, est pour le sage qui se maîtrise l’état de veille (son jour lumineux d’être, connaissance et puissance véritables); la vie des dualités qui est pour les créatures l’état de veille (leur jour, leur conscience, leur état brillant d’activité) est une nuit (un sommeil troublé, les ténèbres de l’âme) pour le sage qui voit.

Voilà ce qu’est la spiritualité sans matérialisme et tout en étant – oh combien – concrète et pratique !

La philosophie socratique comme garde-fou d’une spiritualité authentique

Je ne serais pas juste si je ne consacrais pas les dernières lignes de cet article à la vision, très positive, que Chögyam Trungpa avait de l’Occident moderne via l’Amérique qu’il voyait comme une terre fertile en quête de spiritualité et prête à recevoir les enseignements. Le revers de la médaille est que, justement par ces valeurs, l’Occident est une bonne proie pour les charlatans, nous dit Trungpa et que nombreux sont ceux qui sont hantés par le gain d’argent ou de renommée.

C’est par la pratique de la philosophie à la manière socratique ou à la manière tibétaine que nous pourrons extraire de la spiritualité moderne cet agrégat indésirable qui la ronge et qui se traduit par le terme de « matérialisme spirituel ».

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[1] Chögyam Trungpa (Tibet 1939- Canada 1987), la plus haute autorité tibétaine qui s’est consacrée totalement à transmettre les enseignements du Bouddhisme Tibétain aux Occidentaux. La Naropa University (Boulder, Colorado) et les centres affiliés à Vajradhatu International (aujourd’hui Shambala International) font perdurer ses enseignements.

[2] F. Figares, L’homme de la tradition face à la catastrophe occidentale. © 2015 Editions Nouvelle Acropole

[3] René Guénon, La Crise du Monde moderne, Ed. Bossard, 1927

[4] Fernand SCHWARZ, La Confusion, étape de la transition, Revue Nouvelle Acropole, n° 143, 1995

[5] Chögyam Trungpa : Pratique de la voie tibétaine, Éditions du Seuil, 1976

[6] H.P. BLAVATSKY, La Voix du Silence, Ed. Adyar 2001

[7] La Bhagavad Gîta, Ed. Albin Michel 1970

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