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L’homme de la tradition, tel qu’étudié par Durant, Eliade et Guénon, est celui qui se voit comme faisant partie intégrante du cosmos, actualisant le sacré à travers les mythes, les symboles et les rites : l’alchimiste de la Renaissance, le chaman amérindien, le druide celtique. La catastrophe de l’histoire de la pensée occidentale est d’avoir séparé homme et cosmos, pensée mythique et raison. Il est vital de redécouvrir ce rapport au monde.

Par Fernand Figares, président de Nouvelle Acropole Belgique

Sacré et profane : histoire d’une séparation

La civilisation moderne apparaît dans l’histoire comme une véritable anomalie : de toutes celles que nous connaissons, elle est la seule qui se soit développée dans un sens purement matériel, la seule aussi qui ne s’appuie sur aucun principe d’ordre supérieur.

Il fut un temps où le sacré et le profane, la tradition et la philosophie – à la manière classique – vécurent en bon accord. C’est cet âge d’or que les hermétistes de la Renaissance ont voulu réhabiliter. Jusqu’au XIIe siècle, ces deux courants que la Tradition Universelle symbolise par le Souffle ou le Verbe, vivaient dans un certain équilibre : l’« inspir » et l’« expir ». La force centripète du sacré se concentre, elle régénère, réorganise et renouvelle la Vie. La force centrifuge du profane se dissipe, elle développe et manifeste la Vie.

Progressivement, pendant des siècles, l’Occident va perdre cet équilibre au profit du profane, des choses, et le progrès de la « chosification » devient, dans le paroxysme de notre décadence, le progrès lui-même La déchéance ne s’est pas produite d’un seul coup : on pourrait en suivre les étapes à travers toute la philosophie moderne. Paradoxalement, c’est un orientaliste, Henry Corbin[1], qui a établi le diagnostic le plus sûr au sujet de la date historique de la catastrophe culturelle occidentale : l’Occident croit que la sagesse antique redécouverte est celle véhiculée par Averroès, l’aristotélicien de Cordoue, bien plus que celle véhiculée par Ibn Arabî ou par Avicenne, le Persan. En d’autres termes, l’adoption du modèle averroïste par l’Occident va couper en deux la célèbre phrase de la tradition delphique « Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les dieux» pour délaisser la partie « l’univers et les dieux », coupant ainsi l’homme de toute transcendance.

D’une part, la modernité s’est construite à partir du positivisme, de l’agnosticisme et de toutes les déviations « scientistes ». D’autre part, elle s’est construite à partir de toutes les déviations religieuses : celles-ci ne se contentent pas de ce que la raison peut donner, elles cherchent autre chose, mais elles vont le chercher du côté du sentiment et de l’instinct, c’est-à-dire en-dessous de la raison, et non au-dessus.

Il ne faut pas se le dissimuler : la plupart de ceux qui croient être sincèrement religieux n’ont qu’une idée fort amoindrie de la religion. Elle n’a guère d’influence effective sur leur pensée ni sur leur façon d’agir; elle est comme séparée de tout le reste de leur existence. Pratiquement, croyants et incroyants se comportent à peu près de la même façon : pour beaucoup de chrétiens, l’affirmation du surnaturel n’a qu’une valeur toute théorique ou, comme on le dit aujourd’hui, « symbolique ». « C’est là ce qu’on pourrait appeler un matérialisme pratique, un matérialisme de fait, qui est plus dangereux encore que le matérialisme avéré, précisément parce que ceux qu’il atteint n’en ont même pas conscience »[2].

Beaucoup de gens confondent la religion avec une vague religiosité réduite à une morale minimaliste, souvent à un moralisme  pur et simple, si typique du protestantisme.

A la quête de l’homme de la tradition

Peu à peu, l’homme de la tradition a dû « s’occulter » par les contraintes extérieures de la modernité. C’est pourquoi il faut retrouver l’image traditionnelle de l’homme occidental à travers cette occultation, et comme dit Gilbert Durand : « la première tâche de l’herméneutique anthropologique doit passer par l’étude de tous les « laissés pour compte » de la pensée occidentale officielle et universitaire triomphante »[3].

En effet, on pourrait tracer l’histoire de cette antiphilosophie à travers l’antagonisme de ces deux visions du monde qui se dressent l’une contre l’autre et qui opposent les très reconnus Sartre, Merleau-Ponty, Ricœur, Bergson aux moins reconnus Mircea Eliade, Carl-Gustav Jung, René Guénon, Henry Corbin, Gilbert Durand. Au siècle dernier, les poètes et les visionnaires d’une part et les philosophes universitaires d’autre part s’opposent: Nerval et Blavatsky contre Hegel et Engels, par exemple, ou Maistre et Schlegel face à Kant cette fois. Aussi Goethe, Novalis, Schubert, Saint-Martin, Swedenborg, Ashmore, Blake contre Descartes et le Cartésianisme. Plus loin, Paracelse, Agrippa, Robert Fludd, Giordano Bruno, Pic de la Mirandole, Marsile Ficin, Nicolas de Cuse, Nicolas Flamel, Rager Bacon, Eckart et le Grand Albert. Et au delà, Il faudra entrer dans la symbolique romane, avec Hugues de Saint-Victor, Bernard de Clairvaux et Jean de Salisbury.

Sept siècles d’occultation sous les signes d’une triple catastrophe, au dire de Corbin : « celle de la sécularisation des églises, dont l’inquisition devient le signe ; celle de la conversion de l’Occident au rationalisme empirique d’Aristote à travers Averroès; et la dernière en date avec Auguste Comte, où la « chosification » acquiert sa catégorie académique sous le nom de « loi des trois états » (l’Humanité serait passée par trois étapes d’évolution : primitive ou théologique, médiane ou métaphysique, et finalement, celle qui voit le triomphe du positivisme et de la raison).

Nous nous trouvons donc en présence de deux courants qui tissent deux visions du monde et de l’homme difficilement réductibles, dont l’une dérive d’une déformation de l’autre. Sacré et profane se sont séparés il y a trop longtemps, et pour nous, fils de la modernité, il nous est presque impossible de concevoir l’équilibre ancien.

Essayons néanmoins de découvrir des caractères qui différencient sacré et profane.

L’homme de la tradition est un « anthropocosmos »

Tout d’abord, nous pourrions considérer le fait que l’homme de la tradition ne sépare pas l’homme du monde, le moi du non-moi, alors que l’homme profane occidental s’attarde à couper le monde et l’homme, à séparer, par un double souci de sentimentalisme et d’objectivité, le « je pense » des choses pensées : dualisme de l’intelligence occidentale, toujours lié au totalitarisme et à l’intolérance d’une idéologie moniste qui monopolise le paradis, soit au ciel, soit sur terre. Ce divorce de l’homme et de la Nature tout entière, c’est celui de la Foi et de la Raison de la scolastique médiévale, puis celui de l’âme et du corps avec les cartésiens ; c’est enfin celui de la psychologie génétique, qui pense que le premier stade de la construction de la personnalité réside dans cette séparation du monde et du moi !

Il en va autrement pour toutes les disciplines traditionnelles, dont le but est de faire que les individus deviennent conscients de l’unité et de la corrélation de toutes les choses, de dépasser la notion de séparativité et de s’identifier à la réalité fondamentale.

Dans la tradition hermétique, l’homme ne se dresse pas face au monde, aux astres, aux montagnes, à la forêt, à la faune et à la flore comme un être supérieur, voire singulier. Le principe d’unité de la création est un des axes de base que l’on peut étudier dans l’Astrologie, l’Alchimie, la philosophie analogique du macro-micro cosmos, où le corps humain est l’homologue du firmament, de l’air et de la terre. L’Astrologie est l’organisation systématique de cette philosophie de la sympathie du microcosme et du macrocosme, cette philosophie des signatures. Ce qui relie tel événement humain à la fois à tel astre, à tel aspect de l’astre, à sa place dans le zodiaque, etc., n’est pas un lien causal, un déterminisme quelconque : « c’est un état général de la Création à un instant donné qui « signe » l’événement humain en même temps que l’événement cosmique; qui donne à l’un et à l’autre une « humeur » – diraient les médecins – semblable, une « teinture » – diraient les alchimistes – identique. L’homme de la tradition est un « anthropocos­mos », à qui rien de cosmique n’est étranger »[4].

La conscience de l’homme traditionnel cherche la convergence, la synthèse et la réunion. Au contraire, la culture occidentale est déchirée par l’extraversion, l’analyse et la classification, par le culte du « fait objectif » : d’où la divergence constante de sa méthode, de sa logique, voire de la raison et des contenus de son savoir. La vision de l’univers de l’homme moderne est fragmentée, et réduite au niveau de sa spécialisation.

« Quand l’esprit est dérangé, la multiplicité des phénomènes est produite; quand il est serein, elle disparaît », dit la sagesse bouddhiste.

C’est le cas de la chimie et de l’Alchimie, qu’il ne faut pas concevoir comme une méthode devenue une recette pour fabriquer de l’or ! Ce n’est point cette Alchimie qui a donné naissance à la chimie moderne avec laquelle elle n’a, en somme, aucun rapport. La chimie en est une déformation produite au Moyen Age par l’« esprit dérangé », due à l’incompréhension de certains, incapables de pénétrer le vrai sens des symboles. Ils prirent tout à la lettre, et, croyant qu’il ne s’agissait en tout cela que d’opérations matérielles, se lancèrent dans une expérimentation plus ou moins désordonnée. Ce sont eux – que les alchimistes qualifiaient ironiquement de « souffleurs » et de « brûleurs de charbon » – qui furent les véritables précurseurs des chimistes actuels. Et c’est ainsi que la science moderne s’édifie à l’aide des débris des sciences anciennes, avec les matériaux rejetés par celles-ci, et abandonnés aux ignorants et au profane[5].

La pensée symbolique synthétise la pluralité de l’homme et du monde

Dans la conception universitaire, le postulat de l’unité se trouve du côté de la personne – terme qui désigne en latin « masque de théâtre » – et cela face à la pluralité du monde. L’unité donnée, postulée, affirmée envers et contre tout, c’est l’unité du « je pense », du moi, de la personne. Et c’est le monde qu’il faut unifier, massifier, en utilisant cet unique modèle d’unification donné par le « je » humain.

Il a fallu toutes les découvertes de la psychanalyse, puis de la psychologie des profondeurs pour ramener la personnalité à cette modestie plurielle, pour lui montrer que derrière la conscience triomphante grouille un inconscient luxuriant.

Pour l’homme de la tradition, l’homme est multiple, tout comme l’apparence de l’univers, mais la connaissance de cet univers – dans un langage unique, le « langage des oiseaux » de l’alchimiste – et sa mise en œuvre montrent l’unité de la création, sur laquelle l’homme intérieur n’aura qu’à prendre exemple pour faire l’effort d’unification. « A la superbe de la raison, l’homme traditionnel oppose la modestie de l’homme intérieur dialoguant avec le ciel ou avec le diable, s’éprouvant comme multiple en quête de l’unification du soi »[6].

Malgré la crise ouverte au XXe siècle avec la Relativité et la mécanique ondulatoire, l’Espace et le Temps restent pour la pensée moderne d’une rigidité dictatoriale : ce qui existe est l’objet mesurable, qui occupe une place unique dans un temps donné. Alors apparaît le règne de la quantité, qui vide le monde de toute teinture qualitative.

Face à cette volonté d’unification formelle, l’homme de la tradition oppose la démarche symbolique de la pensée et de l’univers pensé. Tout a un sens, tout contient une qualité cachée que ne peut entrevoir la pensée directe – perceptive ou raisonnante – qui passe complètement à côté. Comme le dit fort bien Micheline Sauvage : « notre science est positive, en ce qu’elle n’admet pas que les choses aient un envers, où gîterait leur vérité celée, que l’invisible derrière le visible en détienne la raison »[7]. La pensée symbolique est gnostique, la pensée scientifique est agnostique : elle ne croit que « deux et deux font quatre », ou que ce qu’elle voit, ce qui revient au même.

Pour la pensée scientifique et philosophique moderne, le monde est un pullulement de faits, et chaque fait est transparent. Pour la pensée traditionnelle, tout est ambigu, tout est lisible sur plusieurs registres. « Le Grand Livre du monde, tout comme les Ecritures Saintes, a pour la pensée traditionnelle de multiples épaisseurs significatives. Paradoxalement, c’est la science qui recherche une vérité absolue mais vide; c’est la tradition qui relativise « mots et choses » en face de l’absolu principal qui les ordonne et qui les « remplit ». Chaque fait est une « créature », et donc comporte à quelque degré une opacification due à la « chute », c’est-à-dire à la « manifestation » spatio-temporelle »[8].

Pour la démarche symbolique, l’espace n’est jamais le vide géométrique euclidien : il est un ensemble de lieux, Il est une étendue vitale avec de multiples directions, l’intérieur et l’extérieur inclus. A un espace pensé, l’homme traditionnel substitue un espace vécu, c’est-à-dire constitué par la Vie, et non seulement rempli après coup par la vie.

Les conséquences sont encore plus marquantes pour le temps intégré par la pensée symbolique. Les paradoxes célèbres que les théories de la relativité ont mis en relief sont monnaie courante pour la pensée symbolique. Paracelse dit : « La pensée peut être transmise d’un bord à l’autre de l’océan, et le travail d’un mois peut être accompli en un jour ». Le fil irréversible du temps empirique ou historique, du temps linéaire est rompu.

La pensée symbolique connaît plusieurs « couches » de durées, plusieurs « régions » d’un même temps. Mais surtout, la conception symbolique du temps permet à la fois la réintégration du passé et la divination ou prophétie de l’avenir. La parapsychologie, et même la psychologie, nous relate avec assez de fréquence ce qui était jusqu’ici abandonné à la poésie et à la littérature fantastique. C.-G. Jung, dans son autobiographie nous rend témoignage à ce sujet.

Pour le magicien, c’est toujours l’aurore

Il découle de cette pérennité de la figure traditionnelle de l’homme sa supériorité sur les civilisations, les techniques et les machines qui passent et se « démodent ». Comme Gilbert Durant l’écrivait il y a 40 ans déjà : « c’est le poète ou le sorcier qui demeure, et c’est le savant qui vieillit. Pour le magicien, c’est toujours l’aurore ». Pour Sartre, c’était toujours le néant !

Face à la gigantesque machine construite depuis quatre siècles par les apprentis sorciers que sont le savant, le technicien et le bureaucrate occidental – machine qui ne contrôle plus ses redoutables forces de destruction – se dressent le petit David, « l’homme de la Promesse », et des individus et des institutions officieuses comme l’Organisation Internationale Nouvelle Acropole, qui luttent pour réhabiliter l’homme de la tradition, malgré l’acharnement de l’homme rationaliste qui ne supporte pas que d’autres puissent lui donner la grande leçon, la leçon de la Tradition, la seule qui puisse nous faire redécouvrir les nouvelles et toujours éternelles « Voies de l’Homme ».

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NDLR : La première version de cet article est apparue sous le nom de « Droit de cité pour l’Esotérisme-Tradition » dans la revue Nouvelle Acropole Belgique n°62, mai-juin 1992

[1]          H. Corbin, Histoire de la philosophie islamique, Gallimard, Paris 1964.

[2]          R. Guénon, Symboles fondamentaux de la Science sacrée, Gallimard, Paris 1962.

[3]           G. Durand, Science de l’homme et Tradition, Berg Int., Paris 1979.

[4]           G. Durand, op. cit.

[5]           R. Guénon, La crise du monde moderne, Gallimard, Paris 1973.

[6]           G. Durand, op. cit.

[7]          M. Sauvage, L’aventure philosophique, Buchet-Chastel, 1966.

[8]           G. Durand, op. cit.

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