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Par Fernand FIGARES, Directeur National de Nouvelle Acropole Belgique

« L’homme se différencie de l’animal parce qu’il ne privilégie pas la force par rapport à la dignité, et parce qu’il est capable d’aider le plus faible à se lever ».

Jorge A. Livraga (1)

La philosophie à la manière classique

La philosophie à la manière classique est un phénomène spirituel de l’histoire ancienne que nous devons réhabiliter si nous voulons redonner de la vigueur à l’éducation morale des nouvelles générations.

Nous devons tout d’abord nous arrêter sur le mot « classique » parce que nous lui donnons un sens révolutionnaire très différent du sens courant qu’on lui donne aujourd’hui.

L’exemple de Socrate aidera à comprendre ce que nous voulons exprimer : aujourd’hui, Socrate est un philosophe antique ou classique tout simplement parce qu’il a vécu à Athènes il y a vingt-quatre siècles. Pourtant, dans son temps il était un révolutionnaire et c’est une des raisons pour lesquelles a été condamné à boire de la cigüe !

Tous les spécialistes s’accordent pour dire que la mentalité occidentale est à bout de souffle, et que le temps est arrivé de prospecter de nouveaux paradigmes et de nouvelles orientations.

Notre intérêt pour la philosophie est animé par la recherche du sens que lui donnaient les Grecs qui ont inventé ce terme, à savoir : la philosophie comme « amour de la sagesse ».

Il y a une grande différence entre l’idée que nous nous faisons aujourd’hui de la philosophie et l’idée que les Anciens s’en faisaient. De nos jours, la philosophie se comprend comme une construction plus ou moins abstraite, destinée à expliquer l’univers, la pensée, les hommes, à réfléchir sur les problèmes que posent la théorie de la connaissance ou de la logique… Pour les Anciens, c’était le choix et la décision de vivre suivant les préceptes d’une sagesse véhiculée par un groupe ou une école philosophique.

Comme dit Pierre Hadot (2): « Une école philosophique correspond avant tout à un choix d’une manière de vivre qui exige de l’individu un changement existentiel complet. Cette option existentielle implique à son tour une vision du monde, et ce sera la tâche du discours philosophique de révéler et de justifier rationnellement aussi bien cette option existentielle que cette représentation du monde. ».

L’essentiel ne se trouve donc pas dans la théorie philosophique mais dans la manière de vivre. Dans l’Antiquité, un philosophe est quelqu’un qui vit en philosophe et qui meurt en philosophe.

Epictète le dit (III, 21,5) avec une simplicité touchante : « Mange comme un homme, bois comme un homme, habille-toi, marie-toi, aie des enfants, mène une vie de citoyen… Montre-nous tout cela, pour que nous sachions si tu as appris véritablement quelque chose des philosophes. »

Le témoignage de l’empereur Marc Aurèle dans la perspective de l’imminence de sa mort illustre la même idée. Dans le livre II et III de ses Pensées (3), on trouve de nombreuses allusions à la mort qui pèse sur lui, alors qu’il est engagé dans les campagnes militaires du Danube et devant l’urgence de parvenir à une plus grande perfection intérieure. Face à ce dernier dilemme, une seule chose compte : s’efforcer de remplir sa pensée avec les règles de vie fondamentales, avoir toujours l’attitude essentielle du philosophe qui consiste à maîtriser son dialogue intérieur, à faire seulement ce qui est utile aux autres, à accepter les événements que la Nature et le Destin nous présentent.

La finalité de la philosophie morale et de la philosophie stoïcienne en particulier est d’agir de manière honorable en accord avec une raison ou une pensée droite. La philosophie ne nous invite pas à dormir à la belle étoile ou à même le sol mais à tremper notre caractère pour nous armer face à tout événement et toute circonstance de la vie.

Il ne faut pas croire non plus que la conversion à la philosophie se fait par coup de foudre ou par obéissance impérieuse à une voix intérieure. Elle se fait plutôt progressivement, par une méthode souvent conseillée par Jorge A. Livraga: « Lisez les classiques » qui nous rappelle étrangement cette autre exhortation que Cicéron adresse aux Romains : « N’attendez plus, étudiez d’urgence la République (de Platon) ».

Marc Aurèle témoigne lui-même de sa conversion au stoïcisme dans le premier livre des Pensées, comme étant le résultat d’une étude et d’une réflexion sur les enseignements et les philosophies et, en particulier, de la lecture des Entretiens d’Epictète.

Education philosophique et Humanisme

Toute école de philosophie propose une éducation philosophique qui peut se concevoir comme une méthode propre à l’école pour extraire les valeurs humaines, pour passer d’un humanisme potentiel à un homme qui exprime les valeurs propres à sa nature humaine au quotidien. En outre, Platon nous rappelle que son maître Socrate ne s’adressait pas aux élites intellectuelles, comme le faisaient les sophistes. Il s’adressait à tout homme dans la rue qui était sensible à la profondeur morale de ses propos.

Toute voie humaniste comporte des disciplines et des voies qui, ensemble, tissent la mosaïque complète des valeurs humaines essentielles, des valeurs qui donnent à l’homme son identité unique et indiscutable. Aux dires des anciens philosophes grecs, la nature humaine s’exprime à travers les valeurs humaines ou « vertus philosophiques ».

Pour Socrate, la philosophie est la « mère de toutes les sciences », ce qui lui confère le rôle de colonne vertébrale de l’Humanisme.

En effet, l’éducation philosophique est le fondement de toute Civilisation et sa fonction première consiste à humaniser l’homme qui n’est pas homme seulement par son génome ou patrimoine génétique mais surtout par son patrimoine culturel. « On ne naît pas homme, on le devient » disait le grand Erasme.

Si le code génétique transmet le programme d’évolution physique de l’homme, la culture humaniste transmet, à travers l’éducation philosophique, les valeurs humaines fondamentales, les connaissances, les usages, l’expérience des générations passées. Elle transmet le programme d’évolution individuelle et collective de l’humanité.

Si cette expérience n’est pas intégrée et réactualisée au regard des nouveaux défis du présent, les sociétés risquent de se figer dans une forme de conservatisme aveugle, devenant incapables de s’adapter, de se remettre en question, de trouver la créativité nécessaire pour répondre aux nouveaux enjeux qui se posent à elles.

L’éducation philosophique nous permet également de comprendre l’autre grâce à une sensibilité grandissante envers les valeurs humaines que l’autre exprime à travers sa propre culture, ses propres traditions, son ethnie. Ceci se traduit par un respect issu d’un sentiment de rapprochement, un sentiment d’appartenance à la famille humaine, source de fraternité.

La Pyramide culturelle et les Valeurs humaines

Le verbe « Eduquer » provient du latin educere :faire sortir, extraire, élever. L’éducation philosophique permet l’extraction des valeurs humaines à partir de toutes les disciplines qui s’expriment dans une Culture humaniste.

Le philosophe Jorge A. Livraga nous propose une relecture éclairée du rôle de la philosophie comme « extracteur » des valeurs humaines propres à l’ensemble des disciplines et voies de la grande pyramide culturelle. La philosophie serait la colonne vertébrale ou fondement de cette pyramide et donnerait le sens à toutes les autres disciplines pour qu’elles convergent vers la Sagesse, vers le sommet de la pyramide culturelle humaniste.

  1. Les valeurs humaines propres à l’Art seraient associées à la Beauté, à l’Esthétique : le charme, la grâce, l’élégance, la délicatesse, la noblesse, la distinction, la majesté, l’équilibre, l’harmonie, …
  2. Les valeurs humaines au cœur de la Religion seraient associées à toutes les formes de la Bonté :bienveillance, indulgence, générosité, charité, clémence, compassion, tolérance, dévouement, abnégation, solidarité, …
  3. Les valeurs humaines propres à la Science seraient en relation avec la Vérité naturelle, la vérité du visible : la véracité, l’objectivité, la logique, l’esprit concret, le raisonnable, le judicieux, le sérieux, le pondéré, le modéré, le naturel, …
  4. Les valeurs humaines associées à la Politique devraient se comprendre à travers une politique « à la manière platonicienne », une politique philosophique, car sans philosophie, la Politique n’est qu’une administration douteuse. Les philosophes de l’Antiquité ont vu la politique comme l’aboutissement de la quête philosophique, à travers l’organisation de la Cité et dans l’intérêt de tous. « L’art qui se rapporte à l’âme, je l’appelle politique. » disait Platon. La Politique philosophique se base sur les deux piliers majeurs de toute organisation humaine, la Justice et l’Education. Un des rôles essentiels de la Politique est de promouvoir une éducation philosophique pour tous, sans aucune distinction, car tous doivent parvenir à exprimer des valeurs ou des caractéristiques propres à la nature intrinsèque de l’Homme.La Politique philosophique se doit de créer les conditions et les moyens nécessaires pour que tous deviennent des citoyens, des hommes et des femmes profondément éthiques. Sans la promotion de l’éthique, la politique est stérile et nous pensons que c’est à la philosophie « à la manière classique » que revient le rôle de rétablir l’orientation et la finalité essentielle de la politique.Parmi les valeurs humaines associées à la Politique, nous pourrions citer entre autres : le juste, l’équitable, la sincérité, l’authenticité, la loyauté, la courtoisie, la discipline, le sens du devoir, le sens du service, la responsabilité, le courage, l’impartialité, le comportement moral, l’intégrité, la droiture, l’austérité et pour finir, le bonheur philosophique qui exprime la droiture de l’âme au dire des philosophes antiques…

Extraits de « Les Pensées » de Marc Aurèle (4)

Les Pensées de Marc Aurèle sont un des meilleurs exemples de la philosophie à la manière classique. Elles appartiennent au type d’écrit que l’on appelait hypomnéma dans l’Antiquité, sorte de notes personnelles, de journal intime qui reflète un dialogue intérieur propre à la pratique de la philosophie depuis Socrate et que toutes les écoles de philosophie morale vont proposer. Dans le cas de Marc Aurèle s’ajoute le souci de rédiger ses réflexions et ses pensées suivant des règles littéraires précises et très raffinées et ceci, pour renforcer l’impact psychologique et la force de persuasion.

Voici un dernier exemple qui nous donne huit outils très pratiques pour accepter avec sérénité ce qui nous arrive et qui ne dépend pas de notre volonté :

« Si tu t’irrites de quelque chose, c’est que tu as oublié :

  1. Que tout arrive conformément à la Nature universelle,
  2. que la faute commise ne te concerne pas,
  3. et, de plus, que tout ce qui arrive est toujours arrivé ainsi et arrivera toujours ainsi et, en ce moment même, arrive partout de cette manière,
  4. à quel point la parenté de l’homme avec tout le genre humain est étroite : car ce n’est pas communauté de sang ou de semence mais communauté d’intellect,
    et tu as oublié aussi :
  5. que l’intellect de chacun est Dieu et qu’il s’est écoulé en descendant de là-haut,
  6. et qu’à chacun de nous, rien n’appartient en propre, mais que l’enfant, le corps, l’âme elle-même viennent d’en haut,
  7. et que tout est jugement de valeur,
  8. et que chacun vit et ne perd que le seul présent. » (XII, 26).

Et n’oubliez pas «Lisez les classiques » pour – qui sait- vous lancer ou progresser dans une aventure philosophique révolutionnaire !

(1) Jorge Angel Livraga, Fondateur de Nouvelle Acropole, Buenos Aires 1930 – Madrid 1991.

(2) Pierre Hadot, Qu’est-ce que la Philosophie Antique, Ed. Gallimard, 1995.

(3) Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, Ed. GF Flammarion, Paris 1964.

(4) Pierre Hadot, Introduction aux « Pensées » de Marc Aurèle, Ed ; Fayard, 92 – 97.

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