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Il est également vrai que pendant que nous cherchons à coexister avec autrui, nous cherchons aussi notre propre bonheur. Mais alors, comment concilier la recherche individuelle de ce bonheur avec le bien collectif et la coexistence avec d’autres personnes ? Telle est l’interrogation philosophique qui nous conduit à chercher la relation entre Philosophie et Politique.

Par Fernand FIGARES, Directeur National de Nouvelle Acropole Belgique.

Nouvelle Acropole est un mouvement philosophique à la manière classique, qui considère  la Philosophie comme la « mère de toutes les sciences », la Politique y comprise. Nous l’avons déjà écrit à de nombreuses reprises : « La Politique philosophique se doit de créer les conditions et les moyens nécessaires pour que tous deviennent des citoyens, des hommes et des femmes profondément éthiques. Sans la promotion de l’éthique, la politique est stérile et nous pensons que c’est à la Philosophie « à la manière classique » que revient le rôle de rétablir l’orientation et la finalité essentielle de la politique »[1].

Nous pourrions dire également qu’il y a une claire complémentarité entre l’idéal philosophique et l’idéal politique. L’Occident, devenu très individualiste, oublie parfois que l’homme est un être social et que ceci constitue un aspect intrinsèque de sa propre nature. Personne n’est autosuffisant. Nous sommes nés de quelqu’un, nous avons été éduqués ou accueillis par un groupe humain,  nous avons toujours besoin de quelqu’un de plus que nous-mêmes, nous ressentons tous le besoin de nous associer à d’autres pour organiser nos vies : l’homme ne peut pas vivre sans les autres !

Quels comportements et quelles actions me permettront de réaliser en même temps mon propre bonheur et mon développement tout en vivant et partageant avec les êtres qui m’entourent ? De quelle manière puis-je concilier mon intérêt particulier avec l’intérêt général ?

Nous oublions souvent que la Philosophie n’est pas simplement une voie individuelle mais qu’elle aide aussi à trouver des solutions pour notre vie en société. L’incidence de la dimension philosophique sur les comportements sociaux fait évoluer les personnes en éveillant en elles le besoin de justice dans les relations humaines, dans la gestion des conflits et dans l’exercice du pouvoir. La justice, comme l’a souligné Platon, apparaît comme la valeur philosophique essentielle de la dimension politique.

Le fondement de l’idéal politique est plutôt une théorie du citoyen et de la citoyenneté qu’une théorie de l’Etat. C’est aux citoyens qu’il revient d’appliquer et de vivre la « Chose Publique », la Res Publica, la République, c’est à dire l’intérêt général dans la vie publique. L’Etat n’est possible que s’il existe des citoyens. S’il n’y a pas de citoyens, c’est-à-dire, des personnes qui ont choisi leur propre bonheur dans le cadre de la justice sociale et d’intérêt pour le bien public, alors il n’y a pas d’Etat possible.

Ces concepts sont très clairs dans l’œuvre de Platon, axée autour de deux éléments fondamentaux : l’Éducation et la Justice, le manque d’éducation empêchant le développement d’une bonne justice. C’est la qualité des citoyens qui favorise la vie de la société  et de l’Etat, car sans la pratique de l’idéal du citoyen, les devoirs, les droits et  les responsabilités ne peuvent pas s’appliquer. L’Etat existe réellement quand les conflits entre les personnes peuvent être réglés à travers la loi et le droit. Mais pour ce faire, il faut des gens capables de vivre pour l’intérêt général, au service de la loi, sans chercher à se servir d’elle. Dans ces domaines, la Philosophie et le philosophe ont beaucoup à apporter pour promouvoir l’existence d’une société composée de véritables citoyens.

L’Idéal philosophique et l’Idéal politique ne sont pas opposés. L’Idéal philosophique inclut toutes les lois de l’existence, de l’univers et de la vie. La sagesse consiste à connaître et à appliquer ces lois. Son modèle est celui du sage, que nous ne devons pas confondre avec celui de l’intellectuel. Par son discernement, le sage sait comment faire le bien en toute circonstance.

L’application de ces principes universels au domaine plus restreint de la cité se reflète dans la notion de Polis (Cité – Etat), la ville gouvernée par la loi et la justice, lieu où vivent des citoyens. La Polis n’existe pas sans idéal politique appliqué. Une ville gouvernée par la force ou par un groupe humain sans connexion avec les lois de la nature n’est pas une Polis. Pour qu’il y ait Polis, la dimension de transcendance doit irriguer la société et les échanges humains.

Platon a été le philosophe ancien qui a influencé le plus la pensée occidentale au sujet de philosophie politique. Vingt-quatre siècles se sont écoulés depuis et pourtant…

Platon et la Philosophie politique

Platon, sa philosophie politiqueLes voyages de Platon en Sicile et les trois œuvres qu’il consacre à l’étude de l’organisation de la cité idéale (La République, La Politique et Les Lois) témoignent de l’importance que Platon accorde à la politique.

La République marque la plus belle époque de la vie de Platon. Parvenu alors à sa pleine maturité, ayant mis à l’épreuve peu à peu les diverses pièces de sa philosophie et ayant reconnu la solidité de l’ensemble, il a voulu s’en servir comme matériaux pour la construction d’un édifice philosophique, haut par sa grandeur et sa beauté.

Platon est outragé par le scandale de la condamnation à mort de Socrate. L’organisation platonicienne de la cité vise à exorciser cet «homme-mesure» que prône Protagoras et qui mène au désordre et à l’anarchie éthique et sociale.

La mort de Socrate est un scandale et un crime commis par la Cité.  Mais comment le mal a-t-il pu l’emporter sur le Bien, le mensonge sur la Vérité et l’injustice sur la Justice ? Socrate avait mené une vie exemplaire, défendant sa cité lorsqu’elle était en danger et  s’efforçant de faire réfléchir les Athéniens pour les rendre meilleurs. En enseignant la vertu par le dialogue et l’exemple, il s’est attiré l’inimitié et la calomnie. Comment la cité d’Athènes a-t-elle pu être à ce point ingrate à l’égard d’un de ses meilleurs citoyens ? Voilà la question que se pose Platon et qui le conduit à faire du problème de l’éducation des hommes et de celui de l’organisation de la Cité les thèmes centraux de sa philosophie.

La Philosophie doit nous donner la lumière qui nous permet de reconnaître où est la justice dans la vie privée et dans la vie publique. Il faut préparer les hommes à vivre une vie juste et à comprendre qu’une cité ne sera prospère que si les philosophes gouvernent ou si les gouvernants s’adonnent à la Philosophie.

La préoccupation morale est l’essence même de philosophie platonicienne : la morale doit-elle être considérée uniquement du point de vue individuel ? Ne concerne-t-elle que la conduite privée ? Peut-on admettre que l’organisation et le gouvernement des cités ne sont pas de son domaine et qu’elles relèveraient de règles différentes ? Non seulement il s’est absolument refusé à l’admettre, mais il tenait cette opinion pour extrêmement dangereuse et s’est mis en devoir de la combattre avec toute la force de son génie. Le spectacle qu’offrait la Grèce, ainsi que ses colonies d’Italie et de Sicile, depuis la fin de la guerre du Péloponnèse, était propre à suggérer à un philosophe bien des réflexions. Presque toutes les formes de gouvernements y étaient représentées : royauté à Sparte, oligarchies et démocraties dans la plupart des cités de la Grèce même, tyrannies en Sicile et ailleurs. Aucune hégémonie n’avait pu s’établir solidement, parce qu’aucune n’avait pu ou voulu se fonder sur la justice.

Ce n’étaient pas tant les fautes politiques de telle ou telle cité qui frappaient Platon, mais surtout la démoralisation générale, le déchaînement des convoitises et des mauvaises passions, le mépris où étaient tombés les hauts intérêts spirituels.  Derrière les haines et l’esprit de faction qui dominaient les cités, il apercevait clairement dans les individus l’état d’esprit qui donnait naissance à ces désordres. Les formes de gouvernement n’étaient à ses yeux que les manifestations des divers degrés de sagesse relative ou de perversion morale des peuples. C’était donc la réforme des idées et des mœurs qui était pour lui la condition nécessaire d’une bonne politique.

Réflexions sur l’Etat philosophique et la fonction du Gouvernement

L’Idéal politique permet aux citoyens de réaliser une unité de destin que l’on peut appeler l’idéal de l’Etat. Les citoyens doivent être capables de penser et de sentir qu’ils vivent au sein d’une unité qui est la collectivité humaine. Quand ils pensent qu’ils font partie d’une unité, la notion d’Etat est possible et l’Idéal politique peut parvenir à son épanouissement.

Il n’y a donc pas d’Etat sans Idéal politique. Les hommes peuvent être de grande qualité mais, sans structures métaphysiques et transcendantes adéquates qui garantissent la justice et l’éducation, cette qualité risque de ne pas se révéler. Les premiers biens métaphysiques qui conduisent la société vers l’Etat sont donc la justice et l’éducation.

 « Lorsqu’un gouvernement juste, soucieux, non d’enrichir la cité, mais de la rendre meilleure, met une telle persuasion au fondement du consensus politique, il « réalise » la justice comme aucune exhortation privée ne saurait le faire. Pareille conception « scientifique » de la politique a dû surprendre dans une Athènes démocratique où le tirage au sort et la désignation majoritaire servaient dans la plupart des cas à sélectionner les hommes politiques, et où l’on justifiait la démocratie en soulignant que l’essence de la communauté politique réside dans l’institutionnalisation du débat public.

 Or Platon considère qu’un tel débat, s’il n’est pas éclairé par la connaissance du bien politique, ne peut jamais viser au bien de la cité, mais se limite à la poursuite du plaisir des citoyens, enclins à se laisser séduire par les charmes de la rhétorique politique.(…) La recommandation que fait Socrate au milieu du livre II de considérer d’abord la justice dans l’Etat (avant de la considérer dans l’individu) a une portée décisive . Car si les caractères de la justice sont plus gros, et donc plus lisibles, dans la cité que dans l’individu, ils sont toutefois de même nature : les vertus politiques, les vices aussi, passions ou désirs, sont identiques aux vertus et aux vices privés. »[2]

La première valeur qui permet de concevoir la fonction de l’Etat est la justice, le premier idéal concevable pour tous. La justice en tant que bien métaphysique ne peut pas s’acheter, car elle n’est pas quantifiable. Un acte est juste ou pas, il n’y pas de justice à moitié ou au quart. Tout le monde a soif de justice et c’est pour cela que celle-ci est le premier archétype ou idée fondamentale à laquelle aspire tout homme, individuellement et collectivement. Dans la recherche de justice, au-delà de tout dédommagement matériel, ce que l’individu cherche c’est le sentiment de respect et de dignité retrouvée : dans ce sens, la justice est le bien métaphysique par excellence.

La recherche et la production de biens métaphysique étaient le fondement de toute société pour les anciens philosophes ainsi que pour les hommes de la Renaissance.  Elle a été complètement oubliée aujourd’hui !

Les biens métaphysiques doivent précéder les biens  matériels car ils sont les garde-fous qui empêchent le développement de la corruption à sa racine. Les biens métaphysiques protègent l’homme d’un matérialisme réducteur et d’une corruption intérieure.  La bonté, la sérénité, la justice, la fraternité, le bien-être intérieur, le calme, la dignité, le sens de l’honneur et de la parole, l’engagement…. permettent de contrôler et éduquer le terreau  animal de l’humanité. Lorsque l’homme ne produit pas de biens métaphysiques, il redevient un requin parmi les requins.

Il est temps de rêver à une société qui produirait des biens métaphysiques, et qui produira aussi des biens matériels mais où l’on pourra  éviter la corruption de l’argent ou du pouvoir, l’amour des honneurs, le népotisme, l’indifférence collective devant la souffrance d’autrui, l’intolérance et l’ignorance.

Éduquer aux valeurs humaines, éduquer aux vertus, promouvoir la justice individuelle et collective est la seule option d’avenir.

 

[1] Programme de cours NA Belgique : Thème sur La Pyramide culturelle et les Valeurs humaines

[2] M. Canto-Sperber, Philosophie grecque, p 275 & 277 Presses universitaires de France

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